Dans le monde arabe contemporain, le journal personnel tend à être moins une institution littéraire autonome qu’une forme mobile, à la frontière de plusieurs pratiques :

  • Carnets d’écrivains et de poètes.
  • Journaux de prison et récits de détention.
  • Chroniques de guerre, de siège ou d’occupation.
  • Blogs, publications Facebook, fils X/Twitter, messages WhatsApp, notes vocales et carnets numériques.
  • Textes de diaspora, où le journal accompagne une existence multilingue et fragmentée.
  • Autobiographies différées : les notes prises sur le moment deviennent ensuite un livre, souvent réorganisé et édité.

Cette porosité est essentielle. Le diariste contemporain écrit fréquemment avec un lecteur futur à l’esprit : proches, communauté militante, lecteurs étrangers, éditeurs, journalistes, traducteurs. Ce n’est pas nécessairement une trahison de l’intime ; c’est une autre condition de l’intime, vécue sous surveillance, en exil, sous censure ou au sein de conflits où l’existence même doit être documentée.

Le cas de la Palestine est exemplaire. Les journaux d’écrivains palestiniens ne séparent pas facilement le quotidien domestique de l’histoire collective : chercher de l’eau, nourrir un enfant, recevoir une information, trouver un abri ou constater la disparition d’une maison sont simultanément des faits intimes, sociaux et politiques. C’est précisément cette interpénétration qui donne à ces textes leur valeur littéraire et documentaire.

Le journal de guerre arabe contemporain est aujourd’hui dominé, dans la circulation internationale, par les écrits venus de Gaza — mais il faut les placer dans un horizon plus large : guerres civiles libanaises, guerre Iran-Irak et guerre du Golfe, Irak après 2003, Syrie depuis 2011, Yémen, Libye, Soudan, Palestine et exils qui en procèdent. Les archives privées sont souvent perdues, détruites, interrompues ou publiées très tard ; ce biais matériel pèse sur le corpus disponible.

Atef Abu Saif : le quotidien comme archive

Atef Abu Saif est l’un des cas les plus importants. Écrivain palestinien originaire du camp de Jabaliya, il a publié The Drone Eats with Me: Diaries from a City Under Fire, issu de l’offensive israélienne contre Gaza durant l’été 2014. Le livre restitue cinquante et un jours de bombardements depuis la position d’un père et habitant de Gaza, attentif à l’épreuve psychique, aux solidarités, aux enfants, au temps suspendu et aux gestes élémentaires de survie.

Son livre de 2024, Don’t Look Left: A Diary of Genocide, prolonge et radicalise ce geste. Présent à Gaza avec son fils lorsque la guerre commence en octobre 2023, il tient un texte qui n’était pas d’abord conçu comme une œuvre : selon ses propres mots, il voulait faire une chronique des événements « au cas où [il] mourrait ». Ses notes enregistrent les déplacements successifs, la destruction de sa maison familiale, l’abri dans des écoles, les pénuries, les morts de proches, la vie sous tente et la séparation imposée par la survie.

Le caractère diaristique réside moins dans une introspection continue que dans l’insistance sur le jour après jour. Sous les bombes, écrire revient à maintenir une succession là où tout menace de se réduire à une catastrophe indistincte. La date, l’itinéraire, les prénoms, les repas manqués, le téléphone sans batterie, le bruit d’un drone ou la recherche d’un lieu où dormir deviennent des unités de mémoire.

Plestia Alaqad : du carnet au réseau mondial

La journaliste palestinienne Plestia Alaqad représente une autre mutation : le journal de guerre est immédiatement audiovisuel, sérialisé et adressé à des publics mondiaux. Son ouvrage The Eyes of Gaza: A Diary of Resilience est issu des entrées de journal qu’elle a rédigées durant les quarante-cinq jours passés à Gaza après le 7 octobre 2023. Elle écrivait 

notamment depuis des zones d’attente d’hôpitaux et des maisons qui l’accueillaient au fil de ses déplacements, parallèlement à son travail de reportage sur les réseaux sociaux.

Le support numérique change plusieurs données :

  • La publication peut être quasi immédiate, mais demeure tributaire de l’électricité, de la connexion et de la sécurité.
  • Le diariste devient souvent lui-même reporter, photographe, monteur et diffuseur.
  • Le lecteur ne découvre plus seulement un texte après coup : il suit une personne dont il peut craindre, jour après jour, qu’elle soit tuée ou réduite au silence.
  • Le passage au livre stabilise et réorganise une parole initialement fragmentaire, tout en l’inscrivant dans une mémoire plus durable.

Les témoignages rassemblés sous le titre Letters from Gaza par l’Institute for Palestine Studies illustrent encore une autre forme : lettres, récits brefs et témoignages collectés ou envoyés depuis l’enclave deviennent des contre-archives face à la destruction, à la propagande et à l’effacement des voix individuelles.

 

 

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