Du livre de raison au journal personnel, une évolution sur plusieurs siècles
Le 12 juin 1942, une préadolescente reçoit un journal vierge à l’occasion de son treizième anniversaire. Elle commence immédiatement à l’écrire. Mais elle devra s’arrêter le 4 août 1944. Car ce jour-là, les nazis occupant la Hollande la capturèrent, ainsi que sa famille et quatre de ses amis. Huit personnes sont ainsi déportées, auxquelles il faut ajouter deux de leurs bienfaiteurs ; toutes ont été dénoncées. D’après le journaliste Jeroen de Bruyn et l’écrivain Joop van Wijk, cette trahison serait le fait de Nelly Voskuijl, la propre tante de ce dernier ; autrement dit : la sœur d’Élisabeth Voskuijl, la personne qui a prêté main-forte à la famille juive lorsqu’ils vivaient en clandestinité à Amsterdam, dans une ingénieuse planque abritée dans les entrepôts de l’entreprise Gies Co. Toutefois, cette version ne fait pas l’unanimité et elle s’est vu opposer d’autres moutures investigatrices.
Toujours est-il que le 3 septembre 1944, Anne Frank est déportée vers le centre d’extermination d’Auschwitz-Birkenau ; elle mourra du typhus dans le camp de Bergen-Belsen, sept mois après son arrestation. Le Journal d’Anne Frank est classé 19e au classement des 100 meilleurs livres du XXe siècle. Publié en 1947, traduit en plus de 70 langues et vendu à plus de 30 millions d’exemplaires, il a inspiré de nombreuses pièces de théâtre et plusieurs films.
Consigner des faits, des pensées, des opinions, des sentiments ou des jugements remonte sans doute à la nuit des temps, avec des moyens divers, mais nous en avons peu de traces, sauf dans un passé récent.
Dès le XIVe siècle, en effet, des pères de famille tiennent un journal privé. On s’en doute, comme il faut savoir lire et écrire, ces gens-là appartiennent à des milieux privilégiés : gentilshommes, marchands, hommes de loi, éventuellement des prêtres, quelques artisans. Néanmoins, peu de femmes sont concernées. Que consignent ces hommes dans ce que l’on a nommé par la suite « livre de raison » ? Tout d’abord, les recettes et les dépenses familiales, comme les achats, ventes, prêts ou emprunts, constructions, etc. Dans ce qui constitue souvent un véritable mémorial, on évoque aussi des événements qui touchent la famille : naissances, décès, mariages, baptêmes ou maladies. Dans ce dernier cas, y sont parfois mentionnés les remèdes éventuels, les rituels et prières appropriés, les saints protecteurs, etc. On y relate parfois des faits divers locaux : meurtres, crimes, enlèvements, disparitions, accidents, insécurité ou justice. On y ajoute de temps en temps des nouvelles de politique relatives à la ville ou au royaume. Le phénomène se développe au XVIe siècle et culmine au XVIIe. Le livre de raison affirme ou confirme alors son caractère familial et quand le rédacteur meurt, le nouveau chef de famille doit assumer la relève. De fait, la somme des informations ainsi réunies doit servir aux héritiers en charge d’assurer la mémoire et la pérennité de la parentèle. Gardien et conservateur de la mémoire familiale, le livre de raison connaît donc son apogée au XIXe siècle, car au siècle suivant, un concurrent redoutable apparaît : le journal intime, entièrement axé sur la vie d’un être en particulier : l’auteur.
Ce nouveau journal ignore la fonction collective et « transgénérationnelle » de son prédécesseur. Sa raison d’être concerne uniquement la personne qui le rédige. Également appelé journal personnel, il n’est pas forcément rédigé sous forme de texte, mais peut se composer de dessins, de photos, de collages, etc. De plus, il s’exprime à la première personne et s’apparente à l’autobiographie. Pour Ambrose Bierce, il s’agit de la « Relation quotidienne de cette part de l’existence que l’on se confie à soi-même sans rougir. »
Tous les journaux intimes n’ont pas connu le même succès. Pourtant, de Samuel Pepys à Stendhal, en passant par Baudelaire ou Simone de Beauvoir, les meilleures plumes ont tenu leur journal. La liste est longue. C’est pourquoi j’ai mis en chantier un Dictionnaire épris des diaristes. Une entrée (qui n’est encore qu’une ébauche) est mise en ligne régulièrement sur ecritsdumoi.com.