Les écrits antisémites. Épisode 2. Drumont et la popularisation de masse : antirépublicanisme, antiparlementarisme, antilibéralisme
30 sept. 2026/image%2F7219821%2F20260930%2Fob_625b90_1500img-10.jpg)
Le nom majeur est celui d’Édouard Drumont. Son ouvrage La France juive, publié en 1886, est l’un des textes les plus influents de l’antisémitisme français moderne. Long pamphlet en deux volumes, il amalgame accusation religieuse, ressentiment social, nationalisme revanchard, critique de la République parlementaire et racialisme. Drumont y attribue aux Juifs une puissance collective sur la finance, la presse et l’État.
Son succès est exceptionnel : la Bibliothèque nationale signalait déjà une 145e édition en 1887, ce qui montre une circulation très large — même si le nombre d’éditions ne se confond pas mécaniquement avec celui des exemplaires réellement lus.
Drumont prolonge ce succès par le quotidien La Libre Parole, fondé en 1892, dont la ligne antisémite est explicite. La presse devient alors décisive : elle donne au préjugé une cadence quotidienne, transforme des accusations abstraites en « affaires » répétées et crée une communauté de lecteurs mobilisables.
D’autres publications avaient préparé ce terrain. L’hebdomadaire L’Anti-Sémitique, paru dès 1883, énonçait déjà plusieurs thèmes que Drumont amplifiera : antirépublicanisme, antiparlementarisme, antilibéralisme et dénonciation d’une prétendue domination juive.
L’affaire Dreyfus : une explosion éditoriale et populaire
L’arrestation du capitaine Alfred Dreyfus, le 15 octobre 1894, accusé à tort de trahison, a transformé l’antisémitisme imprimé en force de mobilisation nationale. La presse antidreyfusarde a exploité son identité juive pour présenter l’affaire non comme une question de preuves, mais comme l’affrontement imaginaire entre « la France » et « les Juifs ».
Parmi les acteurs et supports marquants :
- Édouard Drumont et La Libre Parole, qui donnent une grande visibilité à l’accusation et nourrissent les passions antidreyfusardes.
- Henri Rochefort et la presse nationaliste, qui contribuent à l’intensité polémique de l’époque.
- Maurice Barrès, dont le nationalisme organique développe la formule de la « terre et des morts » et rend suspecte toute appartenance jugée insuffisamment enracinée.
- Charles Maurras et l’Action française, qui théorisent un nationalisme intégral et désignent notamment les Juifs parmi les « quatre États confédérés » prétendument hostiles à la nation.
- Max Régis, agitateur colonial, maire d’Alger et animateur des journaux L’Antijuif et L’Antijuif algérien, qui illustre la violence particulière de l’antisémitisme politique en Algérie française.
L’impact populaire a été concret : campagnes de presse, meetings, ligues, caricatures, mots d’ordre et violences. L’affaire a aussi provoqué une polarisation durable entre dreyfusards, qui défendaient la révision au nom de la justice et de la vérité, et antidreyfusards, pour lesquels la culpabilité supposée de Dreyfus servait de preuve imaginaire d’une menace juive contre la nation.
L’antisémitisme n’était ni unanimement accepté ni sans contradicteurs : Zola, Clemenceau, Jaurès, Bernard Lazare et de nombreux intellectuels, juristes, journalistes et militants ont combattu cette construction idéologique. L’importance même de cette contre-offensive montre que la bataille se jouait largement dans l’espace public de l’écrit.
À suivre