L'encre sans nom. Les écrits anonymes : qui cela protège-t-il ? qui cela expose-t-il ? et qui, exactement, a intérêt à ce que le nom manque ?
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À Tulle, entre 1917 et 1922, une main invisible s'est mise à écrire : les lettres, signées d'un sobriquet — « L'Œil de tigre » — plutôt que d'un nom, étaient glissées dans les paniers de ménagères, abandonnées sur les rebords de fenêtres, sur les bancs des églises, jusque dans un confessionnal. Les lettres mêlaient accusations sur la vie privée et rumeurs parfois fausses ; la suspicion gagnait la ville. Angèle Laval, l'auteure, cachait son identité civile derrière une signature de substitution ; elle fut jugée en décembre 1922. Le film de Clouzot, sorti en 1943, contribua ensuite à populariser le mot « corbeau » pour désigner l'auteur de lettres anonymes
Voilà la question que je voudrais creuser ici, comme on retourne une lettre à la lumière : qu'est-ce qu'un écrit sans nom ? Que peut-il faire que ne fait pas un texte signé ? Et que fait-on, en retour, à celui qui a choisi de ne pas signer ?
La main cachée
Il y a d'abord la dissimulation qui arme. Le libelle — ce court pamphlet diffamatoire qui inonda la France des guerres de Religion à la veille de 1789 — est décrit dans les dictionnaires comme « l'arme de la méchanceté et de la lâcheté » : sous couvert d'anonymat, l'auteur peut frapper sans dévoiler son identité. À Tulle, les accusations dépassaient leurs destinataires : elles installaient la suspicion dans la ville.
Mais l'anonymat n'a pas toujours ce visage-là. L'effacement du nom peut aussi protéger une voix exposée.
Faire parler les pierres
Rome, 1501. On dresse dans une place une statue mutilée, sans bras ni jambes, qu'on surnomme Pasquino ; bientôt, des vers satiriques en latin — contre le pape, contre les puissants — se collent sur son socle, et la statue devient une « statue parlante ». Les cartelli qu'on y affiche sont copiés, recueillis, imprimés dès 1509 par l'imprimeur Giacomo Mazzocchi : la satire anonyme des rues devient livre, diffusé bien au-delà de la ville. Une pierre muette a donné voix à des plumes sans nom.
Bien avant, à Pompéi, des mains inconnues avaient gratté sur les murs de la ville des poèmes, des insultes, des déclarations d'amour. Le poème mural CIL IV, 9123, près de la porte d'une taverne, est conservé sans attribution d'auteur ; ce seul fait ne prouve pas une volonté de dissimulation.
En France, les libelles de la Fronde — les mazarinades — prolifèrent au milieu du XVIIe siècle, et les libellistes, traqués, s'exilent ou feignent de s'exiler en Hollande pour continuer à imprimer. Dans les libelles étudiés pour l'année 1765, manuscrit et imprimé coexistent ; les masques de l'anonymat et du pseudonyme répondent notamment aux risques juridiques de leur production et de leur diffusion.
Les livres sans visage
Il y a ensuite l'anonymat qui ne cherche pas à nuire, mais à ne pas être — ou à ne pas être tout à fait. Le XIXe siècle éditorial ne signait pas systématiquement : beaucoup d'articles de journaux parurent sans nom, sans qu'on sache toujours s'il s'agissait de dissimulation ou d'usage de maison.
Et il y a les livres sans visage. Frankenstein parut le 1er janvier 1818, en 500 exemplaires, chez un petit libraire londonien, sans nom d'auteure ; la préface était de Percy Shelley, la dédicace à William Godwin. Effet paradoxal : cette discrétion conduisit certains critiques, dont Walter Scott, à envisager une attribution à Percy Shelley lui-même. Le nom absent appelle d'autres noms.
Plus près de nous, Primary Colors, roman américain paru en 1996 sous la seule mention « Anonymous », a déclenché une véritable chasse à l'auteur dans la presse : on chercha qui, parmi les journalistes politiques, avait bien pu écrire ce récit à clef de la campagne Clinton. Après son identification, Joe Klein expliqua notamment ses doutes de débutant en fiction : il n'était pas sûr de la qualité du livre. L'absence de nom avait aussi fabriqué un mystère.
Sauver une voix
Mais l'anonymat le plus grave, le plus digne de respect, est celui qui protège une parole que la signature rendrait impossible. En URSS, après la mort de Staline, le samizdat inventa une autre chaîne du livre : textes dactylographiés, recopiés à plusieurs exemplaires carbone, passés de lecteur en lecteur, parce que l'imprimé pouvait être tracé jusqu'à sa source. Clandestin ne signifie pas pour autant anonyme ; le journal La Chronique des événements en cours, publié de 1968 à 1983, en constitue ici l'exemple d'une rédaction anonyme : rédigé par des « éditeurs anonymes », il informait ses lecteurs, en URSS et à l'étranger, des violations des droits et de la répression, avec un souci de précision documentaire. Le nom caché n'y servait pas à blesser : il permettait que la voix existe.
Autre pays, autre épreuve : Une femme à Berlin, journal consacré notamment aux viols subis par les Berlinoises en 1945, paraît anonymement aux États-Unis en 1954, puis en Allemagne en 1959 ; après l'accueil hostile de l'édition allemande, son auteure refuse toute réédition de son vivant. Son identité — Marta Hillers — ne fut révélée qu'en 2003, après sa mort, par le journaliste Jens Bisky, suscitant la protestation de Hans Magnus Enzensberger : on avait dévoilé le nom d'une femme qui avait choisi de ne pas le rendre public.
Lire derrière le masque
Que retenir de ce parcours ? Trois choses, me semble-t-il.
La première : l'absence de nom ne dit rien, en soi, de la valeur ou de la vérité d'un texte. Les pasquinades pratiquaient la satire, certains libelles propageaient des calomnies, et la Chronique s'attachait à l'exactitude documentaire. Le vide laissé par le nom, on ne le remplit pas avec des impressions : on l'examine, avec ses preuves, leur corroboration et les intérêts en jeu.
La deuxième : cacher son nom ne rend pas nécessairement son identité introuvable. La graphométrie d'Edmond Locard confondit le corbeau de Tulle par une dictée collective (RTL, affaire du Corbeau de Tulle) ; l'analyse d'écriture démasqua Joe Klein (Virginia Tech). L'anonymat n'a pas disparu pour autant ; il a simplement appris à compter ses coûts.
La troisième, la plus délicate : révéler un anonymat n'est pas toujours un progrès. Le retrait du nom peut protéger un témoin ou dissimuler un accusateur ; sa fonction doit être examinée dans chaque situation. Mais parfois, il ne protège rien d'autre qu'une vie privée qui ne demande qu'à rester telle — et c'est alors à nous, lecteurs, de savoir lire une voix sans exiger son visage.
Avant de lire un écrit sans nom, trois questions suffisent : qui cela protège-t-il ? qui cela expose-t-il ? et qui, exactement, a intérêt à ce que le nom manque ?