Cheever (John), né le 27 mai 1912 à Quincy (Massachusetts) et mort le 18 juin 1982 à Ossining (État de New York) est le cadet d'une famille de la bourgeoisie yankee que la crise de 1929 a ruinée. Son père, Frederick Lincoln Cheever, négociant en chaussures, buvait. Sa mère, Mary Liley, d'origine anglaise, tenait une boutique de cadeaux pour faire vivre le foyer. Un frère aîné, Fred, complète la fratrie. De ce déclin, Cheever gardera le sentiment d'une respectabilité fragile, qui nourrit toute son œuvre. En 1941, il épouse Mary Winternitz, fille d'un professeur de pathologie de Yale. Trois enfants naissent : Susan, future romancière, Benjamin et Federico. Le couple vit à New York, puis dans la banlieue résidentielle de Westchester, décor de ses nouvelles. Le mariage est éprouvé par l'alcoolisme, les infidélités et une bisexualité que l'écrivain vécut dans la honte et le tourment.

Cheever n'a pas fait d'études supérieures. Renvoyé à dix-sept ans de la Thayer Academy, il tire de cet épisode une nouvelle, « Expelled », que The New Republic publie en 1930. Il se forme en autodidacte, à Boston puis à New York, et fréquente la colonie d'artistes de Yaddo. Écrivain, il est nouvelliste attitré du New Yorker à partir de 1935. Il est aussi romancier, notamment avec The Wapshot Chronicle (1957, National Book Award) et Falconer (1977). The Stories of John Cheever lui vaut le prix Pulitzer en 1979.

Le journal accompagne l'écrivain pendant plus de trois décennies. Dans la version publiée, il court de la fin des années 1940 jusqu'à quelques jours avant sa mort. Cheever l'écrivit sur des feuilles volantes, rassemblées ensuite en vingt-neuf cahiers. C'est à la fois un carnet d'atelier et une confession. On y reconnaît des scènes, des personnages et des motifs qui passeront dans les nouvelles. Aucun code n'en voile le contenu, et la franchise en est rare. Il y parle de son alcoolisme, de la dépression, de sa haine de soi, de sa tendresse et de sa rancœur envers sa femme, de ses attachements masculins, de la nature, de Dieu, du foyer et du désir. La masse des textes est énorme : trois à quatre millions de mots, dit-on. Cheever y est tour à tour moraliste, comédien et pénitent. Les dernières pages, après la désintoxication, ont une clarté apaisée.

Le journal n'a pas été publié du vivant de l'auteur. Selon un compte rendu allemand, Cheever aurait évoqué fin 1979 l'éventualité d'une publication. Après sa mort, son fils Benjamin, qui avait déjà donné les Letters (1988), s'est associé à Robert Gottlieb, éditeur de l'écrivain chez Knopf. Gottlieb a taillé dans la masse des cahiers, en accord avec la famille. Six extraits avaient d'abord paru dans le New Yorker. Le livre, The Journals of John Cheever, sort en 1991 en 399 pages. Il ne représente qu'environ un vingtième de l'ensemble. Il est traduit en allemand, en espagnol et en italien. Je n'ai trouvé aucune traduction française, alors que les romans et les nouvelles de Cheever sont, eux, largement disponibles en France.

Le public a réservé un accueil vif, parfois choqué, à ce texte posthume. Le portrait de l'écrivain bien élevé de la banlieue chic, soudain ivre ou désespéré, a surpris. La critique américaine a salué un document de grande portée, notamment le New York Times, qui y a vu une œuvre essentielle, nourrie des mêmes sujets que la fiction. On a loué l'honnêteté de l'auteur envers lui-même et la beauté de la phrase. Susan Cheever avait déjà publié Home Before Dark (1984), souvenir d'un père aimé et difficile. Les biographies, dont celle de Blake Bailey (2009), ont prolongé ces révélations.

Le journal a durablement changé la lecture de Cheever. Il n'est plus seulement le chroniqueur ironique des cocktails, des piscines et des trains de banlieue. On y voit un homme déchiré, dont l'élégance était aussi une façon de survivre. Pour qui s'intéresse aux écrits intimes, il demeure un exemple marquant de journal d'écrivain, à la fois laboratoire, confessionnal et œuvre à part entière.

On peut louer chez ce diariste une rare probité littéraire. Il a su dire sa laideur et sa grâce avec la même précision, et il a fait de son malheur une matière lumineuse, sans complaisance ni pose.

N. B. Le titre du Dictionnaire ainsi que son projet de couverture ont évolué. Une ébauche est la première version d'une œuvre. Il y en aura sans doute quelques autres...

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