Charles Du Bos (Auguste Charles Édouard Albert Alexandre Marie Du Bos), écrivain, diariste et critique littéraire français, est né le 27 octobre 1882 à Paris (8e arrondissement) et mort le 5 août 1939 à La Celle-Saint-Cloud, à l’âge de 56 ans.

Son père appartenait à la grande bourgeoisie parisienne ; ancien secrétaire d’ambassade, il était également éleveur de chevaux et membre du Jockey Club. Sa mère était anglaise, fille de Charles Edward Johnston, banquier et président de la Westminster Bank ; sa famille maternelle comportait aussi une ascendance américaine.

En 1907, Charles Du Bos épousa Juliette Siry (1884-1970), issue elle aussi d’un milieu fortuné. Le couple eut une fille, Primerose Du Bos (1919-1985), qui épousa en 1954 l’écrivain et traducteur tchèque Jan Čep. 

Du Bos occupe une place singulière dans la vie littéraire française de l’entre-deux-guerres. Il n’est ni romancier ni universitaire au sens strict : c’est un critique de présence, attentif moins aux systèmes, aux écoles ou aux techniques qu’à ce qu’il appelait l’« âme » d’une œuvre et à la transformation intérieure qu’elle peut produire chez le lecteur. Il a écrit sur Shakespeare, Shelley, Byron, Goethe, Flaubert, Mérimée, Proust, Claudel, Valéry, Gide ou Mauriac. Proche de la Nouvelle Revue française, lié à André Gide, collaborateur de maisons telles que Plon et Grasset, il participa aussi à l’aventure de la Bibliothèque de la Pléiade. Surtout, il fut de 1922 à 1934 l’un des animateurs essentiels des Décades de Pontigny, lieu majeur de dialogue intellectuel européen avant 1939.

Son œuvre se partage principalement entre les recueils critiques d’Approximations et son immense Journal, publié après sa mort. Ce dernier constitue à la fois un laboratoire de critique, une chronique de la sociabilité intellectuelle européenne et le récit d’un itinéraire religieux : revenu au catholicisme en 1927, Du Bos donna progressivement à sa réflexion une tonalité métaphysique et spirituelle très marquée.

Charles Du Bos apparaît ainsi comme une grande figure de la critique humaniste et spiritualiste de l’entre-deux-guerres : un médiateur cosmopolite, issu du monde cultivé européen d’avant 1914, qui fit de la littérature une forme de connaissance intérieure et de communion entre les consciences.

Parlez-moi de son monumental Journal

Le Journal de Charles Du Bos est probablement son œuvre maîtresse : non un simple carnet de lectures ou une chronique mondaine, mais une vaste enquête quotidienne sur la vie intérieure, la littérature, la foi et les relations humaines. Tenu — et, pour une grande part, dicté à une secrétaire — jusqu’à sa mort, il couvre essentiellement les années 1920-1939 dans son édition intégrale moderne, en trois grands volumes totalisant près de 3 000 pages.

Du Bos attribuait lui-même à ce livre une destination exceptionnelle. Le 10 avril 1927, il formule le projet d’un journal quotidien où soient consignés à la fois les événements et les états de conscience, afin de pouvoir se suivre « à des années de distance » dans les faits comme dans sa « météorologie intime ». Il voyait là son œuvre « la plus importante », ou du moins « la plus sienne », et le centre de son dossier posthume.

Il faut toutefois rappeler que l’écrivain tenait déjà des journaux avant 1920. Il publia de son vivant des Extraits d’un journal, 1908-1928 ; l’édition posthume et les éditions ultérieures ont donné une place beaucoup plus ample à la période de maturité.

L’ampleur de l’édition

Le premier tome compte à lui seul 1 074 pages ; le dernier volume comporte un index cumulatif pour l’ensemble, qui représente environ trois mille pages. Ces volumes donnent également la traduction des passages rédigés en anglais et des index de noms : précaution importante, car Du Bos passe volontiers d’une langue à l’autre, selon ses interlocuteurs, ses lectures ou l’exactitude émotionnelle qu’il recherche.

Une « météorologie intime ». La formule de Du Bos est exacte : son journal enregistre moins une autobiographie organisée qu’un climat intérieur. On y rencontre, de manière incessante :

  • les variations de santé, de fatigue, d’angoisse ou d’exaltation ;
  • le travail de lecture — Shakespeare, Goethe, Proust, Claudel, Gide, Henry James, les romantiques anglais, les mystiques chrétiens ;
  • la préparation d’articles, de conférences et d’études critiques ;
  • les conversations, lettres, visites, brouilles et fidélités ;
  • l’examen de conscience, la vie conjugale et familiale, le rapport à l’amitié ;
  • les interrogations religieuses, puis l’approfondissement d’une foi catholique reconquise ;
  • les inquiétudes suscitées par la crise européenne des années 1930 et l’approche de la guerre.

Le résultat peut sembler déconcertant au lecteur qui chercherait un récit linéaire. Du Bos revient sur une pensée, contredit une appréciation antérieure, reformule pendant plusieurs pages une émotion difficile à identifier. Mais c’est précisément cette lenteur, cette reprise obstinée, qui donne au livre sa valeur : il fait voir la pensée critique en train de se former, non une pensée déjà devenue jugement.

Dans le Journal, la critique littéraire n’est jamais tout à fait séparée de l’existence. Lire un auteur consiste à éprouver une rencontre entre deux consciences. Du Bos ne s’interroge pas seulement sur la construction d’un roman, le style d’un poème ou la place d’un écrivain dans une histoire littéraire ; il demande ce que l’œuvre révèle d’une personne, ce qu’elle exige du lecteur et ce qu’elle transforme en lui.

C’est pourquoi le Journal se situe à distance de plusieurs pratiques contemporaines :

  • à distance de la critique universitaire fondée principalement sur les sources, les influences ou les méthodes ;
  • à distance aussi d’un journal de pur aveu, centré sur la seule singularité psychologique de son auteur ;
  • proche, en revanche, de la tradition des moralistes, du journal spirituel et de l’essai de présence — avec une forte composante européenne.

Il faut donc le lire comme l’atelier d’une critique existentielle : une œuvre vaut pour Du Bos par la qualité de vie, de vérité et d’ouverture qu’elle rend perceptible.

Le Journal est aussi un document majeur sur le milieu intellectuel européen de l’entre-deux-guerres. Du Bos y évoque ou y rencontre notamment Marcel Proust, André Gide, Paul Claudel, Paul Valéry, Jacques Rivière, François Mauriac, James Joyce, Henry James, André Maurois et Ernst Robert Curtius.

Les Décades de Pontigny y occupent une place importante. Ces rencontres, organisées autour de Paul Desjardins, réunissaient écrivains, philosophes et savants français et étrangers pour plusieurs jours de débats. Du Bos y apparaît comme un médiateur particulièrement actif entre mondes linguistiques, traditions nationales et générations intellectuelles. Son cosmopolitisme — français par sa culture première, anglais par sa mère et sa formation, germanophile par ses études et ses affinités — donne au Journal une portée qui dépasse largement la chronique parisienne.

L’année 1927 constitue l’un des grands tournants du livre. La conversion de Du Bos au catholicisme ne réduit pas le Journal à un document de piété : elle modifie plutôt l’orientation de ses questions. La littérature, l’amitié, la souffrance, la responsabilité critique et même les hésitations les plus ordinaires sont désormais envisagées dans une perspective de grâce, d’exigence morale et de salut. Cette conversion s’inscrit dans un contexte plus large de retours ou d’adhésions au catholicisme dans les milieux intellectuels français des années 1920.

Comment l’aborder aujourd’hui ? Il serait peu judicieux de le lire d’un bout à l’autre comme un roman. Trois voies d’entrée sont plus fécondes :

  1. Lire le premier tome par séquences, pour découvrir la voix de Du Bos et sa manière d’associer lecture, vie intérieure et monde social.
  2. Privilégier 1926-1929, si l’on s’intéresse à l’itinéraire religieux et à la naissance explicite du projet monumental.
  3. Choisir le dernier tome, si l’on cherche un témoignage sur l’Europe intellectuelle des années 1930 et sur la confrontation d’un critique avec la maladie et la mort.

Au total, le Journal de Charles Du Bos est à la fois une autobiographie sans composition rétrospective, une immense réserve de critique littéraire, une chronique des réseaux intellectuels européens et un journal spirituel. Il compte parmi les grands monuments français de l’écriture diaristique du XXe siècle, moins par l’anecdote que par la densité avec laquelle il fait de toute expérience — lecture, conversation, souffrance, prière — une épreuve de vérité.

 


 

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