Dans le sens des aiguilles d'une montre, en commençant en haut à gauche : la bataille de Borodino ; le grand feu de Moscou ; l'arrière-garde dirigée par le Maréchal Ney et les traînards de la Grande Armée.

Les grands massifs thématiques, d'après le texte lui-même (je cite ici d'après la version accessible en ligne) :

  • Servage et structure sociale (lettre XII) : la nation « se compose de paysans serfs, de paysans libres, de marchands et de nobles » ; le serf est attaché à la terre et vendu avec elle ; description précise de l'obrok et des trois jours de corvée ; paysans d'État soumis à la police rurale plutôt qu'au caprice seigneurial, mais rançonnés par des fonctionnaires mal payés. La formule qu'il adresse à Saintine — l'étrangeté de « cumuler le rôle d'esclave et de maître » — dit bien son étonnement.
  • Administration et justice (lettres XII, XXXII) : la concussion est quasi universelle parce que les traitements, fixés sous Catherine II quand le rouble valait quatre francs, n'ont pas bougé alors qu'il n'en vaut plus qu'un ; absence de code cohérent, oukases contradictoires, procès sans audience publique, succès judiciaire proportionné à la fortune.
  • Censure (lettre VIII) : l'anecdote du récit de voyage de 1813 où les censeurs remplacent « France » par « Angleterre » d'un bout à l'autre du livre, un Russe ne pouvant avouer avoir voyagé chez l'ennemi — suivie du trait d'ironie sur les censeurs parisiens qui « n'ont pas encore atteint ces hauteurs. Mais patience ! »
  • Noblesse et armée (lettres X, XIII, XXXIX) : les quatorze classes, l'obligation de service héritée de Pierre Ier, l'éducation brillante mais superficielle de jeunes gens dont l'horizon se réduit vite « au régiment, aux chevaux et aux uniformes » ; les vingt-cinq ans de service du soldat, la dureté des gardes, mais aussi l'admiration technique pour la garde impériale et une artillerie « la plus mobile d'Europe ».
  • Littérature russe : c'est le premier panorama de ce genre offert au public français. Dîner chez Gretch, rencontre de Krylov, « le La Fontaine russe », éloge appuyé de Boulgarine et de son Gil Blas russe, mention de Joukovski, regret de n'avoir pu approcher Pouchkine, « jeune poète d'un grand talent » exilé. La lettre XXXIII donne quatre pièces traduites : Svetlana de Joukovski, Le Crâne de Baratynski, un fragment de la Confession de Nalivaïko de Ryleïev — pendu quelques semaines plus tôt — et, en prose, Le Poignard de Pouchkine, sans nom d'auteur : « je te dirai son nom quand nous nous reverrons, je ne dois pas le confier au papier, témoin indiscret en Russie ».
  • Les deux capitales : Pétersbourg comme décor politique — « si le tsar transportait sa cour ailleurs, ces magnifiques échafaudages s'écrouleraient » — et cette phrase qui annonce Custine : on s'y lasse d'admirer, « car on sent à chaque pas qu'il n'y a pas de place ici pour le bonheur, puisqu'il n'y en a pas pour la liberté ». Moscou au contraire pour son irrégularité, coupole indienne près d'une tour gothique, et le « miracle de patriotisme » d'une ville de dix mille maisons rebâtie quatorze ans après les cendres.
  • Le couronnement (lettres XXXVI-XXXVIII) : entrée solennelle, description minutieuse du rite à l'Ouspenski, l'empereur relevant le grand-duc Constantin, « dont l'âme noble avait renoncé à un empire », et surtout le tableau des costumes où « l'Europe et l'Asie se mêlaient dans cette cathédrale ». Verdict : cérémonie « moins majestueuse que celle de Reims, mais peut-être plus pittoresque ».
  • Les décembristes (lettres XXII, XLIII) : Ancelot est ici le plus conformiste. Il souligne la clémence de Nicolas, la publicité inhabituelle du procès, tout en rapportant l'atroce détail des cordes rompues et du condamné remontant à l'échafaud — « je ne m'attendais pas à être pendu deux fois » — et l'héroïsme de la princesse Troubetskoï partant pour la Sibérie.

Sur le fond, sa position est celle d'un conservateur libéral : hostile à l'autocratie, à la réglementation universelle, au servage, favorable au peuple russe, mais attendant les réformes du souverain plutôt que de la société. Il espère que « la sagesse du monarque apaisera cette exaltation par des transformations utiles et prudentes ». Sa clé d'interprétation est celle du vernis : les Russes, jetés d'un bond de l'état de nature au sommet de la civilisation, n'ont saisi « que la surface des choses » et restent d'habiles imitateurs — thèse dont il faut aujourd'hui mesurer la charge orientaliste, avec sa pointe finale sur le « Tartare » qui se découvrirait sous la peinture fraîche.

Réception : un succès et un scandale. L'ouvrage fut interdit en Russie dès sa parution — la seule mention de Ryleïev et la traduction de Nalivaïko y suffisaient — et lu par tout le monde, Pouchkine compris, qui en possédait un exemplaire. En France, le prix fut lourd : Ancelot perdit sa pension et son titre de bibliothécaire du roi.

Trois ripostes méritent l'attention de l'historien de la réception. Pouchkine, dans ses Extraits de lettres, pensées et remarques (1828), raille le voyageur qui vante « une grammaire non encore publiée, un roman encore manuscrit, une comédie ni jouée ni imprimée. Plaisante littérature ! » — la flèche visant en réalité Boulgarine et Gretch, hôtes intéressés du Français. Viazemski ironise sur le goût d'Ancelot pour les « détails statistico-topographico-pittoresques » et juge que la Russie s'y reflète « comme dans un miroir terne et de surcroît taché ». Pavel Sviinine, dans le Télégraphe de Moscou (n° 21, 1827), l'accuse d'avoir pillé sans le citer ses Curiosités de Saint-Pétersbourg — reproche fondé, mais Ancelot ne lisant pas le russe travaillait de seconde main. Enfin Iakov Tolstoï publie à Paris en 1827 une réfutation au titre programmatique, Six mois suffisent-ils pour connaître un pays ?, qui reconnaît néanmoins les mérites du livre et souhaite que « tous ceux qui écriront sur la Russie ressemblent, par le talent et la droiture, à M. Ancelot ».

Pourquoi le lire aujourd'hui ? D'abord pour une raison d'histoire littéraire : le livre est le chaînon manquant entre les Dix années d'exil de Mme de Staël (1821) et La Russie en 1839 de Custine (1843). Il est resté quasi inexploré, alors qu'il offre le premier tableau d'ensemble de la vie russe présenté à un lecteur étranger. Le lire, c'est voir se forger sous nos yeux le regard français sur la Russie que Custine rendra célèbre, et mesurer ce que le second doit au premier, y compris la forme épistolaire.

Ensuite pour la résonance politique, qui est réelle et parfois saisissante. Alors qu'on relit beaucoup Custine depuis 2022 comme celui « qui avait tout deviné », Ancelot avait formulé dès 1826 plusieurs des observations qu'on lui attribue : la corruption comme effet mécanique de traitements insuffisants, l'inflation d'oukases contradictoires tenant lieu de droit, la censure poussée jusqu'à l'absurde, la gloire n'existant que par émanation du pouvoir — « dans un pays où le chef du gouvernement est tout, il n'y a d'autre gloire que celle qui vient de lui ou qu'il sanctionne par des grades », note-t-il à la mort

 

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