On répète volontiers que le journal intime est une invention européenne de la fin du XVIIIe siècle, née de la bourgeoisie et de l'essor du sentiment de soi. C'est oublier que dans le Kyōto de l'époque de Heian (794-1185), un genre littéraire entier s'était déjà constitué autour de l'écriture datée du moi. Les Japonais l'appellent nikki bungaku, « littérature de journal ».

Une écriture de femmes, née d'une supercherie

À l'origine, le nikki est administratif : les fonctionnaires de la cour tiennent leurs registres en kanbun, c'est-à-dire en chinois, langue des hommes et des affaires publiques. Le japonais vernaculaire, transcrit dans la toute jeune écriture syllabique kana, est laissé aux femmes et jugé inférieur.

La rupture vient d'un homme qui feint d'être une femme. En 935, le poète Ki no Tsurayuki rentre par mer de la province de Tosa, dont il était gouverneur, et consigne ses cinquante-cinq jours de voyage — la traversée, la peur, le deuil d'une fille morte là-bas. Il écrit en kana, anonymement, en se donnant la voix d'une dame de la suite : trop de honte à montrer ses sentiments en son propre nom. Ce Journal de Tosa est le premier journal japonais tenu pour une œuvre.

La brèche est ouverte, ce sont les femmes qui s'y engouffrent. Vers 974, une aristocrate dont on ignore le nom — la postérité l'appelle « la mère de Michitsuna » — achève le Kagerō nikki, « Journal d'une éphémère ». Épouse secondaire d'un puissant Fujiwara, elle y raconte seize ans d'attente : les visites de son mari chez d'autres femmes, leur raréfaction, l'absence de tout divorce formel — on cesse simplement de venir. On lui attribue l'invention d'une nouvelle forme d'exploration psychologique, dont le Dit du Genji héritera.

Quatre chefs-d'œuvre

Suivent les textes qui font la gloire du genre. Le Journal d'Izumi Shikibu (1003-1004) déroule neuf mois de liaison avec un prince, en cent poèmes et à la troisième personne. Le Journal de Murasaki Shikibu (1008-1010), de l'autrice du Genji, décrit la naissance d'un héritier impérial, mais aussi les courtisans ivres, les plaisanteries obscènes, les dames renvoyées pour cause d'âge — et l'aveu d'une femme solitaire qui apprit le chinois en écoutant son frère et l'enseigna en secret à son impératrice. Le Sarashina nikki, enfin, est le journal d'une lectrice : la fille de Sugawara no Takasue y confesse avoir prié pour obtenir un exemplaire complet du Genji, puis reproche à la littérature de l'avoir enfermée dans un monde imaginaire. Onze rêves y sont consignés, ce qui en fait un cas unique dans le corpus. On y joindra les Notes de chevet de Sei Shōnagon, rivale de Murasaki, dont les listes fondent un genre voisin.

Ne pas y chercher notre journal

Le lecteur français serait déçu s'il attendait des mises à jour quotidiennes. Le Nikki retient l'événement fort et laisse tomber le reste ; des mois séparent parfois deux notations ; le mariage, les naissances peuvent être omis. La chronologie est lâche, la troisième personne est fréquente, et le poème waka porte la charge émotionnelle que la prose n'assume pas. Mémoire davantage que registre, ces textes tiennent à la fois de l'autobiographie, de la chronique de cour et du recueil poétique.

Le genre survit à Heian : Fujiwara no Teika tiendra son Meigetsuki un demi-siècle durant (1180-1235), et la lignée court jusqu'aux journaux de voyage de Bashō.

Où les lire

L'essentiel est accessible en français grâce à René Sieffert, dont les traductions parues aux Publications orientalistes de France sont reprises par Verdier : Le Journal de Tosa, Le Journal de Sarashina, les journaux de Murasaki Shikibu et d'Izumi Shikibu. Le Kagerō nikki a été traduit par Jacqueline Pigeot sous le titre Mémoires d'une éphémère (Institut des hautes études japonaises, 2006), et les Notes de chevet par André Beaujard chez Gallimard, dans la collection « Connaissance de l'Orient » .

Reste ce vertige : quand Samuel Pepys ouvre son fameux journal en 1660, six siècles se sont écoulés depuis qu'une femme de Kyōto, sans nom connu, a raconté à la première personne l'attente d'un mari qui ne revient plus.

Tadao Suzuki

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