Fin de la Lettre 53 avec dessins.
À Silvio Micheli-Viareggio San Remo, 19-3-1947
Italo Calvino Le métier d'écrire Correspondance (1940-1985)
© Éditions Gallimard, page 20

 

Le titre français n'est pas celui de l'original. Il est une invention de l'éditeur, et une invention signifiante : il fait écho au Métier de vivre, le journal de Cesare Pavese. Tout le volume tient dans ce déplacement. Là où Pavese tient un journal intime et se tue, Calvino refuse le journal, refuse la confession, et fait de la lettre l'organe de son rapport au monde. Rueff le formule ainsi : « Le métier d'écrire est le ministère par lequel l'écrivain s'approche des mystères, dissipe ceux qui peuvent l'être, respecte ceux qui doivent le rester ». Rueff répartit les lettres en cinq séquences.

L'entrée en guerre et l'entrée en littérature. La première lettre datée  de juillet 1940 : Calvino n'a pas dix-sept ans. Correspondance familiale vers San Remo, et surtout épîtres au condisciple Eugenio Scalfari — futur fondateur de L'Espresso et de La Repubblica. Dessins caricaturaux, vers, signatures fantaisistes (« AGRONOMUS SED FIDENS », l'anagramme « Volcani loti »), et déjà la question centrale, posée à l'ami en juin 1942 sous le titre « À PROPOS DE CERTAINS DILEMMES À LA CON » : « Artiste, on l'est ou on ne l'est pas […] Si on l'est on peut faire l'artiste, mais aussi le ferblantier ou l'écrivain politique, et rester artiste quand même. » La milice universitaire fasciste y est dite « une humiliation quadrihebdomadaire ». Rueff en tire une formule dense : « Calvino avait de solides idées sur ce qu'est un écrivain : un homme qui écrit. Le sujet importe peu, seul importe l'acte. »

La boutique Einaudi, les Partis et les premiers succès. Résistance dans les brigades garibaldiennes ligures de fin 1943 à 1945, matière du Sentier des nids d'araignée (1947) ; entrée chez Einaudi, d'abord représentant puis éditeur ; militantisme au PCI, puis la rupture après l'écrasement de Budapest, avec des échanges cinglants avec L'Unità et une lettre glaciale à Togliatti, jusqu'au retrait de l'été 1957.

Une seconde naissance. Le tournant de 1959 : Il Menabò codirigé avec Vittorini, l'auto-commentaire du Chevalier dans l'inexistant, la profession de foi narrative à Luigi Santucci, le 24 août 1959 : « je crois au récit, parce que ce que j'aime ce sont les histoires qui ont un début et une fin […] Nous sommes à une époque où on peut tout faire en littérature ».

Ermite à Paris (1967-1980). Oulipo, Queneau, Wahl, Braudel, Enzensberger. À Pasolini, il explique le luxe de l'anonymat : « douze heures par jour à lire, la plupart des jours de l'année ». Et cette image, qui est presque une poétique : « À Paris j'ai ma maison de campagne ».

Rome, jusqu'à la lettre d'août 1985, écrite peu avant l'ictus et la mort à Sienne. Elle porte sur la traduction du Chant du styrène de Queneau et sur la nécessité de trouver « un spécialiste du plastique capable d'entrer dans l'esprit » du poète. Fin admirable pour un tel volume : le dernier geste est un geste d'exactitude.

Milanini distinguait dans le corpus italien trois régimes : lettere-saggio (lettres-essais), lettere-cantiere (lettres de chantier, professionnelles) et lettres qui appellent d'autres lettres. La sélection française privilégie nettement les deux premières. Nombre d'envois font figure d'essais consacrés à tous les sujets qui touchent à la pratique de l'écriture, saisie avec un miroir grossissant en plein cœur de sa réalisation ».

Pour qui s'intéresse aux formes de l'écriture intime, l'intérêt du volume est précisément dans sa négativité. Selon Rueff, l'exigence de connaissance explique que Calvino n'a jamais tenu de journal, n'a jamais écrit de lettres pour se confier, n'aimait ni l'autobiographie ni le roman familial, et jugeait « aussi vaines qu'inconvénentes » les paroles de ceux qui parlent de leur « chère âme ». D'où le paradoxe : une correspondance de 45 ans où l'on apprend l'existence de Chichita, sa compagne, en 1964, « au détour d'une phrase ». L'intime, ici, n'est pas absent : il est déplacé dans la phrase, le mot, la syntaxe. Il affleure pourtant deux fois, et ce sont les moments les plus nus du recueil — après le suicide de Pavese en 1950 (« il s'est tué pour que nous apprenions à vivre ») et, en 1962, sur la mort du père : « J'ai compris ce que c'est de perdre mon père seulement quelque temps après l'avoir perdu, et je continue à en souffrir, dix ans après. 

Le fil doctrinal est constant : la littérature comme instrument de connaissance, adossée à une exigence de droiture morale. Rueff parle chez lui d'une « obsédante obsession du mot juste », et l'exactitude calvinienne se décompose en trois exigences — un canevas bien défini, des images nettes et incisives, un langage précis dans le rendu des nuances de la pensée. D'où l'ambition anti-lyrique d'« une œuvre conçue en dehors du "self" […] pour faire parler ce qui n'a pas de mots, l'oiseau qui se pose sur la gouttière, l'arbre au printemps et l'arbre à l'automne, la pierre, le béton, le plastique ». Et son corollaire poussé jusqu'à l'absurde volontaire : il regrettait de ne pas avoir publié chaque livre sous un pseudonyme différent, et posait en 1971 qu' un texte doit pouvoir se lire et se juger abstraction faite de l'existence ou pas d'une personne portant le nom et le prénom inscrits sur la couverture ». Ironie de la publication posthume : ce volume est l'exact contraire de ce programme, et c'est ce qui le rend précieux.

Trois limites méritent d'être signalées.

La sélection resserre le corpus autour du métier littéraire, au point que les années de combat — décisives pour sa formation — sont représentées par des lettres rares. Après 1957, la vie politique ne subsiste qu'en « discrètes allusions » : peu ou rien sur 1968, sur l'automne chaud de 1969, sur les années de plomb. Enfin, le volume ne double pas une biographie ; c'est le reproche déjà adressé à l'édition anglaise, et l'on peut lui appliquer la question posée par The Nation à propos de l'implication déconcertante de Calvino auprès de ses propres critiques. Le lecteur curieux du versant passionnel devra chercher ailleurs, du côté du carteggio avec Elsa De Giorgi.

L'appareil est de premier ordre : une préface d'une cinquantaine de pages, un index raisonné des correspondants, un index thématique (le style, la poésie, la critique, l'acte d'écrire), un index des œuvres de Calvino citées, un index des noms propres. Ces index changent la nature du livre : ils autorisent la lecture transversale, par œuvre — suivre par exemple la genèse du Château des destins croisés ou des Villes invisibles — ou par notion. C'est ainsi qu'il faut le lire : moins d'un bout à l'autre que par coupes.

Deux compléments prolongent l'entreprise, annoncés par Rueff pour février-mars 2024 : un Cahier de L'Herne consacré à Calvino et un volume de la Pléiade — les Romans ont paru sous la direction d'Yves Hersant en 2024. L'appareil critique s'avère de haute tenue : il comporte une préface d'une cinquantaine de pages, un index raisonné des correspondants, un index thématique (abordant le style, la poésie, la critique ainsi que l'acte d'écrire), un index des œuvres de Calvino mentionnées et un index des noms propres. Ces instruments de recherche transforment la nature de l'ouvrage et permettent une lecture transversale, ciblant une œuvre spécifique — afin d'étudier, par exemple, la genèse du Château des destins croisés ou des Villes invisibles — ou une notion particulière. Il convient dès lors de privilégier une consultation thématique et ponctuelle plutôt qu'une lecture linéaire d'un bout à l'autre.

Deux publications complémentaires viennent parachever cette entreprise, annoncées par M. Rueff pour la période de février-mars 2024 : un Cahier de L'Herne dédié à Calvino ainsi qu'une édition au sein de la Bibliothèque de la Pléiade — le volume réunissant les Romans a été publié sous la direction d'Yves Hersant en 2024.

Traduit de l'italien par Christophe Mileschi et Martin Rueff, édition établie et présentée par Martin Rueff, Gallimard, collection « Du monde entier », 2023, 800 pages. Le volume rassemble 315 lettres prélevées sur le millier que comporte l'édition italienne.

La source est Lettere 1940-1985, établie par Luca Baranelli avec une introduction de Claudio Milanini, parue chez Mondadori dans « I Meridiani en 2000 — LXXXVI + 1624 pages. Une édition italienne accrue d'une centaine d'inédits est parue en juillet 2023, année du centenaire. Le lecteur français dispose donc d'une anthologie d'anthologie : environ un tiers d'un corpus lui-même sélectif.

 

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