Anne Lister (1791–1840) — diariste monumentale, propriétaire terrienne, voyageuse infatigable, stratège sociale et amoureuse — est une figure queer avant l’heure et l’une des voix les plus singulières de l’Angleterre du XIXᵉ siècle. Née le 3 avril 1791 à New Bank (dans une demeure appelée St Helen's), à Halifax dans le West Riding du Yorkshire, elle est issue de la gentry provinciale. Héritière du domaine de Shibden Hall en 1826, elle entretient plusieurs relations féminines marquantes, notamment avec Marianna Lawton et Ann Walker. Grande voyageuse, elle parcourt la France, l’Italie, la Russie et la Scandinavie, évoluant souvent seule, ce qui s’avère exceptionnel pour une femme de son rang. Sur le plan professionnel, elle multiplie les activités : gestion de mines de charbon, rénovation de son domaine, investissements financiers, sociabilité locale et écriture quotidienne.

Cette femme d'affaires et alpiniste accomplie est principalement célèbre aujourd'hui pour son journal intime d'environ quatre millions de mots. Rédigé en partie à l'aide d'un code personnel combinant l'alphabet grec et des symboles algébriques, elle y consigne sans détour ses amours féminines, ce qui lui vaut le surnom de « première lesbienne moderne ». Couvrant la période de 1806 à 1840, ses journaux sont inscrits depuis 2011 au registre Mémoire du monde de l'UNESCO. En France, elle est également reconnue pour avoir réalisé la première ascension amateur du Vignemale.

Anne Lister meurt le 22 septembre 1840, à l'âge de 49 ans, des suites d'une fièvre contractée après une piqûre d'insecte lors d'une expédition dans le Caucase avec Ann Walker. Son décès survient à Koutaïssi (alors située dans l'Empire russe, aujourd'hui en Géorgie). Son corps, embaumé puis rapatrié en Angleterre, repose dans l'église paroissiale de Halifax.

Enfant turbulente, elle ne peut accéder aux études universitaires, alors interdites aux femmes. Elle s'impose toutefois un programme d'autodidaxie rigoureux avec l'aide de précepteurs : mathématiques, rhétorique, langues et littératures classiques (grec et latin), ainsi qu'anatomie et sciences naturelles. Refusant le mariage traditionnel, elle rencontre Ann Walker en 1832. Les deux femmes scellent leur union en prenant ensemble la communion à l'église Holy Trinity de York, lors de la fête de Pâques 1834.

Dans l'Angleterre de la première moitié du XIXᵉ siècle, la société victorienne en gestation impose un cadre rigide et hiérarchisé où les rôles de genre sont strictement définis. Les femmes de la gentry sont appelées à se consacrer exclusivement au foyer, à la piété et aux œuvres de charité. Dans ce contexte, Anne Lister détonne : elle gère ses terres, négocie des contrats, supervise l'exploitation minière, voyage seule à travers l'Europe, s'habille de noir, adopte une allure masculine et revendique une autorité sociale alors refusée aux femmes.

Son journal intime constitue un témoignage exceptionnel sur cette époque et sur la façon dont une femme hors du commun y traçait sa voie. Cette œuvre gigantesque de 24 volumes (entre 4 et 5 millions de mots, selon les sources) détaille son quotidien, ses affaires, ses voyages, ses lectures et ses amours. Pour préserver son intimité, elle emploie un chiffrement complexe déchiffré seulement en 1892, révélant la nature ouvertement lesbienne de ses relations. La valeur historique et culturelle de ce document exceptionnel a été consacrée par son inscription au registre Mémoire du monde de l’UNESCO en 2011.

À la fois laboratoire d’identité (où elle interroge son genre et son rôle social), carnet de gestion (mines, finances, travaux à Shibden Hall) et récit amoureux d'une grande lucidité, ce journal offre également une chronique politique éclairée sur la réforme électorale de 1832, les débats religieux et les tensions sociales de son temps.

Anne Lister s’y affirme comme une diariste hors pair : femme d’affaires avisée, pieuse anglicane, héritière de Shibden Hall et écrivaine méthodique consignant le réel avec une précision quasi scientifique. En pionnière queer, elle vit ouvertement ses relations sentimentales avec des femmes, se définissant comme « née ainsi » et affirmant sa nature comme une expression de la volonté divine. Le sobriquet « Gentleman Jack » lui est attribué par son entourage en raison de son allure masculine, de son assurance et d'un comportement jugé non conforme aux attentes de son époque. Ce surnom, oscillant entre admiration et ironie, traduit la fascination et le décalage qu'elle suscitait auprès de ses contemporains.

La série télévisée Gentleman Jack (BBC/HBO, 2019), créée par Sally Wainwright et directement inspirée de ses écrits, a largement contribué à la redécouverte internationale d'Anne Lister. En reprenant fidèlement des passages de ses journaux, la série met en lumière sa relation avec Ann Walker, sa vie d'affaires et ses voyages, suscitant un engouement mondial et consolidant sa stature de figure historique majeure de la communauté LGBTQ+.

Portée par les travaux universitaires et cet intérêt populaire, Anne Lister est devenue une véritable icône. Ses écrits sont étudiés pour leur contribution essentielle à l’histoire queer, tandis que des communautés internationales se réunissent pour transcrire ses manuscrits et organiser des événements dédiés (tels que l'Anne Lister Research Summit et l'Anne Lister Birthday Week). Elle est désormais reconnue comme une pionnière moderniste ayant forgé sa propre identité au cœur d'un monde qui ne lui offrait aucun espace de liberté.

 

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