Lettres choisies. Six mois en Russie, 44 lettres de Jacques Ancelot pour un couronnement (2ème partie)
19 sept. 2026/image%2F7219821%2F20260919%2Fob_d36ad5_russie-ancelot-2.jpg)
Le 19 avril 1826, une ambassade extraordinaire quitte Paris pour Saint-Pétersbourg. Charles X y envoie le maréchal Marmont, duc de Raguse, saluer au nom de la France le nouveau maître de l'empire des tsars. Dans la suite du maréchal voyage un homme de lettres de trente-deux ans, Jacques-Arsène-François-Polycarpe Ancelot, poète officiel, auteur d'une tragédie, Louis IX, qui lui avait valu une pension et le titre de bibliothécaire du roi. Il rapportera de ce voyage un livre au titre modeste et à la portée considérable : Six mois en Russie. Lettres écrites à M. X.-B. Saintines en 1826, à l'époque du couronnement de S.M. l'Empereur.
Le destinataire n'est pas une fiction. Joseph-Xavier Boniface, dit Saintine, futur auteur de Picciola, est l'ami et le collaborateur de théâtre d'Ancelot, celui que la préface appelle son « meilleur » ami, et c'est à lui que le voyageur écrit vraiment : il l'interpelle, rappelle leurs disputes, s'excuse de ses longueurs, avoue quand il ne rapporte qu'une rumeur. De cette adresse à une personne réelle naît le ton du livre, une familiarité sans apprêt qui tranche avec la solennité des relations diplomatiques. Custine, seize ans plus tard, empruntera la forme épistolaire pour La Russie en 1839, mais il l'adressera à des amis abstraits.ruthenia
L'ensemble compte quarante-quatre lettres, dont trente-huit consacrées à la Russie : vingt à Saint-Pétersbourg, dix-huit à Moscou, le reste au trajet par Weimar, Berlin, Memel et Mitau. Prose et vers alternent, et le recueil se referme sur un poème, La Montagne des Moineaux, où revient la blessure de 1812. Mais la construction est moins celle d'un journal que celle d'une enquête : chaque lettre prend un sujet et l'épuise — l'organisation de l'armée, les tribunaux, l'éducation des femmes, la table des rangs, le mont-de-piété, l'état des routes, l'étiquette de cour. Sous le décousu apparent de la correspondance se cache une monographie.
Le moment, lui, ne se choisit pas deux fois. Ancelot arrive dans une Russie qui vient de basculer : interrègne de décembre 1825, insurrection des décembristes, procès et pendaisons de juillet 1826, puis, le 22 août selon le calendrier russe, le couronnement de Nicolas Ier dans la cathédrale de l'Assomption. Il en donne, aux lettres XXXVI à XXXVIII, un récit d'une précision d'orfèvre : le trône dressé sur douze marches, le velours cramoisi galonné d'or, le métropolite de Novgorod tendant le manteau d'hermine, l'empereur prenant lui-même la couronne et se la posant sur la tête, le sceptre à droite et le globe à gauche, enfin le grand-duc Constantin s'agenouillant devant son frère et le tsar le relevant pour l'embrasser — ce prince « dont l'âme noble avait autrefois renoncé à un empire ». Ce qui le saisit n'est pourtant pas la pompe : c'est la bigarrure. Dans cette cathédrale, écrit-il, « l'Europe et l'Asie se mêlaient » ; le caftan du marchand moscovite voisinait avec l'uniforme européen, les parures géorgiennes avec le costume tatar. Son verdict est d'un Français qui a Reims en mémoire : cérémonie moins majestueuse, mais peut-être plus pittoresque.
Le succès fut immédiat. Une première édition paraît à Bruxelles en 1827, aussitôt épuisée et traduite en quatre langues ; une seconde, augmentée d'une brève préface, sort la même année à Paris chez Dondey-Dupré et Ponthieu, un in-octavo de quatre cent vingt-six pages que les libraires anciens cotent aujourd'hui cinq cents euros. Le scandale fut immédiat aussi. En Russie, le livre est interdit dès sa parution — la seule mention de Ryleïev, pendu quelques semaines plus tôt, y suffisait — et lu de tous, Pouchkine compris, qui en garda un exemplaire dans sa bibliothèque. En France, le poète lauréat paya son audace : il perdit sa pension et son titre de bibliothécaire du roi. Le voyageur qui s'était présenté dans son avant-propos comme « un voyageur obscur et libre » venait d'apprendre ce que coûte la liberté d'un témoin.books.openedition+1
À SUIVRE