Les écrits queer. Un ensemble documentaire et littéraire rassemblé après coup autour des sexualités et des identités de genre minorées.
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Par « écrits queer », il faut entendre ici non un genre historiquement constitué d’un seul tenant, mais un ensemble documentaire et littéraire rassemblé après coup autour des sexualités et des identités de genre minorées. Cette désignation est commode parce qu’elle autorise à faire dialoguer un journal chiffré, une lettre saisie par la police, un traité sexologique, un roman, une petite annonce, un tract ou un site disparu. Elle est pourtant anachronique dès qu’elle s’applique aux siècles antérieurs au mot même d’« homosexualité », forgé par Karl Maria Kertbeny dans une lettre de 1868 et popularisé par ses pamphlets de 1869.
L’anachronisme n’est donc pas à abolir — sans lui, beaucoup de traces resteraient isolées — mais à déclarer et à limiter : il ne saurait prêter à des personnes anciennes une identité, une communauté ou une politique qu’elles n’ont pas nécessairement revendiquées.
Les mots successifs ne sont pas de simples étiquettes. « Sodomite » désigne, dans l’Ancien Régime, un acte réprouvé par la théologie et le droit, potentiellement imputable à tout pécheur, là où l’« homosexuel » du XIXe siècle devient une catégorie psychiatrique particularisante.
L’« uranien » d’Ulrichs, l’« inverti » des médecins et des romanciers fin-de-siècle, puis « homosexuel », « gay », « lesbienne », « trans » et « queer » correspondent à des régimes distincts de savoir, de honte, de solidarité et de publication. Les employer indistinctement efface les conflits qui les ont produits ; les enfermer chacun dans leur seul moment historique empêcherait de voir les continuités matérielles du secret, de l’aveu, de l’adresse et de l’archive.
Le corpus est donc rétrospectif à un double titre. Il rassemble d’une part des textes explicitement attachés à une catégorie sexuelle ou de genre disponible à leur date ; il comprend d’autre part des écrits où le désir, la relation, le travestissement ou l’expérience de la transition ne prennent sens qu’à travers une interprétation ultérieure. La prudence est particulièrement nécessaire pour les correspondances, les journaux et la fiction : l’homoérotisme n' y équivaut pas automatiquement à une identité, pas plus que la discrétion ne prouve une dissimulation. La pratique historiographique la plus solide consiste à distinguer l’énoncé, le support, le contexte de réception et le classement ultérieur, plutôt qu’à chercher une vérité biographique univoque.
Cette réserve ne doit pas dissoudre l’objet. Une histoire cohérente peut partir des conditions de production : qui sollicite, possède, imprime, lit, détruit et rend à nouveau lisible. La ligne de force n’oppose pas une nuit du silence à une pleine lumière contemporaine ; elle relie des manières de dire sous contrainte à des manières d’instituer une parole, tout en rappelant que l’autonomie littéraire ou archivistique demeure toujours partielle et réversible.
Avant le tournant médico-légal, les traces européennes se distribuent moins selon une identité que selon des occasions d’écriture : accusation, satire, poésie, dévotion, correspondance ou mémoires. Le procès de Théophile de Viau est exemplaire de cette instabilité. Après la parution du Parnasse satyrique en avril 1623, le Parlement de Paris ordonna son arrestation le 11 juillet, prononça des condamnations par contumace en août, puis utilisa ses vers au cours d’un interrogatoire de 1624 comme preuve de « compagnie charnelle des garsons » (sic).
Dans son Apologie, le poète dissocie avec une netteté moderne l’écriture et le fait : « poëte & pederaste sont deux qualitez differentes ». Cette défense n’est pas une profession d’identité ; elle atteste cependant que la littérature peut déjà être sommée de répondre juridiquement d’un désir qu’elle figure.
La répression de la sodomie n’autorise pas à conclure à l’absence de productions autonomes. La poésie homoérotique d’al-Andalus, entre les Xe et XIIIe siècles, associe des poètes et souverains tels al-Mu‘tamid de Séville ou Yusuf III de Grenade à une tradition de louange amoureuse masculine inscrite dans la sociabilité lettrée.
Elle ne se laisse pas convertir sans reste en « littérature gay » moderne : son régime de genres, de hiérarchies sociales et de réception est autre. Mais elle interdit de réduire l’antériorité à la seule trace pénale. En France, l’exécution de Jean Diot et Bruno Lenoir le 6 juillet 1750, puis l’absence de la sodomie dans le Code pénal de 1791, marquent une mutation du droit qui ne coïncide pas encore avec l’invention d’une personne homosexuelle.
Le modèle formel de l’aveu moderne précède lui aussi la catégorie sexuelle. Rédigées de 1765 à 1770 et publiées en 1782 puis 1789, les Confessions de Rousseau donnent à l’autobiographie le programme d’une vérité de soi offerte au lecteur.
Au XIXe siècle, ce programme sera repris dans une situation inversée : l’aveu ne sera souvent pas celui que l’écrivain choisit de donner au public, mais celui qu’un médecin, un juge ou un expert appelle, extrait et encadre.
Le seuil décisif se situe entre les années 1850 et 1900. Ambroise Tardieu publie dans la cinquième édition de son Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs de 1867 le texte anonyme « Ma confession », rédigé vers 1845 et recueilli, selon lui, dans une affaire de chantage.
Ulrichs lance en 1864 les fascicules de ses Forschungen über das Räthsel der mannmännlichen Liebe, où l’« urning » devient une catégorie susceptible de fonder une défense politique.
Kertbeny substitue ensuite « homosexualité » à des mots plus moraux ou pénaux, tandis que Krafft-Ebing systématise les « inversions » dans Psychopathia sexualis en 1886.
Une catégorie se forme ainsi à la jonction de la philologie, de la médecine légale, de la psychiatrie et du droit. La catégorie ne crée pas à elle seule la littérature, mais elle en modifie l’adresse. Walt Whitman avait publié Leaves of Grass en 1855 et adjoint le cycle « Calamus » en 1860, bien avant que le lexique homosexuel ne soit stabilisé ; l’archive Whitman y reconnaît une articulation majeure de l’amitié masculine et du désir.
À Berlin, Adolf Brand lance Der Eigene en 1896, tandis que Magnus Hirschfeld fonde en 1897 le Comité scientifique-humanitaire et, en 1899, le Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen.
Le même moment voit donc coexister l’écriture esthétique, la publication militante et la collecte de cas cliniques ; aucune origine unique ne suffit à les expliquer.
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