Le livre ne se présente pas comme un roman de Queneau, mais comme le journal authentique d’une jeune Dublinoise, traduit en français par un certain Michel Presle. Dans la préface d’On est toujours trop bon avec les femmes, ce prétendu traducteur affirmait que Sally Mara était morte à Cork en 1943 et lui avait confié son manuscrit. Le dispositif est donc double : un auteur supposé, doublé d’un traducteur supposé.

Ce recours au pseudonyme anglo-saxon s’inscrit dans une pratique de l’immédiat après-guerre. La seconde liste Otto du 24 mars 1942 avait fait retirer de la vente les traductions de l’anglais, à l’exception des classiques ; la mode du roman noir américain fit ensuite prospérer les faux auteurs anglophones — Léo Malet en Frank Harding, Serge Arcouët en Terry Stewart, Boris Vian en Vernon Sullivan. Les Éditions du Scorpion de Jean d’Halluin, qui avaient publié J’irai cracher sur vos tombes, étaient devenues la maison de référence pour le roman violent et sexuel.

Le prénom de l’héroïne vient du film Sally, Irene and Mary (1938), où Sally était interprétée par Alice Faye, dont Queneau était amoureux.

La mystification craqua en 1948, lorsque le prix du Tabou fut décerné à Sally Mara : Queneau vint recevoir la récompense à la place de la lauréate « absente », et le milieu littéraire comprit. En 1962, Queneau boucla la plaisanterie par une préface signée Sally Mara qui retourne le raisonnement :

« Il s’agit de dissiper un malentendu : ce n’est pas parce que le nom d’un auteur prétendument réel figure sur la couverture d’un livre pour qu’il soit le véritable auteur des œuvres parues précédemment sous le nom d’un auteur prétendu imaginaire. Ce dernier n’a en effet rien d’imaginaire puisque c’est moi, signataire de la présente préface, et toute prétention à une plus grande réalité est ainsi réfutée a priori, sine die, ipso facto et manu militari… »

Le roman n’est pas divisé en chapitres : il adopte la forme rigoureuse du journal, avec des entrées datées. La première est du 13 janvier 1934, la dernière du 25 septembre 1935. Sally interrompt son cahier à la fin de l’été 1934 et le reprend exactement un an après la première entrée, le 13 janvier 1935.

La composition est cyclique, et les deux scènes portuaires se répondent — même pluie, même vent, même obscurité morne : au début, Sally accompagne Michel Presle qui s’embarque ; à la fin, c’est elle qui part pour la France avec Barnabé. Queneau, qui revendiquait de « faire du roman une sorte de poème » et affirmait qu’« on peut faire rimer des situations ou des personnages comme on fait rimer des mots », construit ici un système de rimes narratives.

Trois refrains structurent le texte : le dîner familial — harengs au gingembre, lard aux choux, tarte aux algues, whisky — invariablement interrompu par la formule « On sonne » ; le retour des policiers ; le père qui « va chercher une boîte d’allumettes », activité dont il a fait une vocation de dix ans.

 

Élément

Donnée

   

Titre original

Journal intime

Auteur affiché

Sally Mara (pseudonyme de Raymond Queneau)

Traducteur supposé

Michel Presle (second pseudonyme de Queneau)

Éditeur

Les Éditions du Scorpion, Paris

Date

Achevé d’imprimer le 21 janvier 1950 ; 254 pages, broché in-12 

Genre

Roman en forme de journal ; Bildungsroman comico-érotique

Œuvre jumelle

On est toujours trop bon avec les femmes, novembre 1947, mêmes pseudonymes 

Reprise

Les Œuvres complètes de Sally Mara, Gallimard, 1962, signées Raymond Queneau, avec l’ajout de Sally plus intime

Édition courante

Gallimard, coll. « L’Imaginaire » n° 48, 364 p. 

Distinction

Prix Claire-Belon pour le Journal intime 


 

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