La littérature de la sorcellerie est l’une des plus anciennes et des plus persistantes de l’histoire humaine. Elle naît dans les premiers corpus juridiques du Proche-Orient, s’épanouit dans les traités savants du Moyen Âge, se durcit dans les manuels inquisitoriaux de la Renaissance, puis se transforme en folklore, en ethnographie, en fiction et en essais contemporains. Sa longévité tient à une double nature : écrits sur la sorcellerie (discours savants, religieux, juridiques) et écrits de sorcellerie (grimoires, recettes, rituels, manuels opératoires). Ces deux veines, parfois antagonistes, parfois entremêlées, ont façonné des lectorats successifs et des imaginaires durables.

Les plus anciens ouvrages se situent entre la loi et la magie. Les premières mentions structurées de pratiques magiques apparaissent dans les tablettes mésopotamiennes (IIᵉ millénaire av. J.-C.), notamment dans les séries Maqlû et Šurpu, rituels d’exorcisme destinés à contrer la sorcellerie. Ces textes, à la fois liturgiques et techniques, constituent les premiers « manuels » de lutte contre les sortilèges.

Dans l’Antiquité méditerranéenne, la sorcellerie est décrite dans les lois grecques (Dracon, Solon), les traités médicaux hippocratiques, les écrits philosophiques (Platon, Théophraste) et les papyri magiques gréco‑égyptiens (Iᵉʳ s. av. J.-C. – IVᵉ s. ap. J.-C.), véritables compilations de rituels, d’invocations et de talismans. Ces papyri comptent parmi les ouvrages de sorcellerie les mieux pérennisés : ils témoignent d’une magie savante et syncrétique, qui circule entre prêtres, guérisseurs et lettrés.

Au Moyen Âge, théologiens et démonologues produisent les premiers grimoires. Du VIᵉ au XIIIᵉ siècle, les écrits sur la sorcellerie se multiplient : conciles, pénitentiels, sermons et traités théologiques. La sorcière y devient progressivement une figure doctrinale. Les grimoires médiévaux, eux, relèvent d’une magie rituelle chrétienne (Clavicule de Salomon, Liber Juratus Honorii), destinés à des clercs ou à des praticiens instruits.

Le tournant décisif survient avec le Malleus Maleficarum (1486), manuel inquisitorial de Sprenger et Kramer. Sa diffusion européenne, sa structure systématique et son autorité ecclésiale en font l’un des ouvrages les plus pérennes sur la sorcellerie. Il façonne durablement les représentations de la sorcière : pacte, sabbat, vol nocturne, maléfices.

La Renaissance et l’âge moderne engendrent la codification, la chasse et la rationalisation. Du XVIᵉ au XVIIᵉ siècle, les traités de démonologie (Jean Bodin, Pierre de Lancre, James VI d’Écosse) fixent les cadres théoriques de la sorcellerie criminelle. Parallèlement, les grimoires populaires se diffusent : Grand Albert, Petit Albert, Dragon rouge, Grimoire du pape Honorius. Ces ouvrages de sorcellerie, souvent anonymes, mêlent recettes, talismans, astrologie, médecine populaire. Leur lectorat est large : artisans, guérisseurs, paysans, parfois des notables.

Au XVIIIᵉ siècle, l’essor des Lumières transforme le discours : la sorcellerie devient objet d’enquête rationaliste (Balthasar Bekker, puis les encyclopédistes). Les grimoires continuent pourtant de circuler, preuve de leur résilience culturelle.

Aux XIXᵉ–XXᵉ siècles, le folklore, l’ethnographie et l’occultisme font leur apparition. Le XIXᵉ siècle inaugure une nouvelle phase : les folkloristes (Grimm, Michelet, puis les ethnographes européens) recueillent des croyances, des récits, des pratiques. Michelet, avec La Sorcière (1862), propose une lecture politique et romantique de la figure. Simultanément, l’occultisme moderne (Éliphas Lévi, Papus, la Golden Dawn) réinvente les grimoires, les réédite, les commente. La sorcellerie devient un champ d’étude ésotérique structuré, avec ses revues, ses cercles, ses bibliothèques.

Au XXᵉ siècle, l’anthropologie (Frazer, Evans‑Pritchard, Douglas) replace la sorcellerie dans les systèmes symboliques et sociaux. Les écrits sur la sorcellerie se scientifisent ; les écrits de sorcellerie se réinventent via le néopaganisme (Gerald Gardner, Wicca).

Le thème demeure d’actualité, entre féminisme, fiction et pratiques contemporaines. Depuis les années 1990, la sorcellerie connaît une revitalisation culturelle : essais féministes (Federici, Chesler), réappropriations queer et décoloniales, manuels de sorcières contemporaines (Wicca, sorcellerie « verte », magie intuitive), fiction populaire (romans, séries, jeux vidéo).

Les lectorats se diversifient : universitaires, amateurs d’ésotérisme, lecteurs de fantasy, praticiens néo-païens, publics militants. La sorcière devient une figure politique, esthétique, identitaire.

La longévité des écrits de sorcellerie tient à trois facteurs. Plasticité : la sorcière se réinvente selon les époques (criminelle, guérisseuse, rebelle, icône). Double tradition : savante et populaire, théologique et magique, punitive et opératoire. Fonction sociale : expliquer le mal, structurer les peurs, offrir des moyens d’action (rituels, protections).

À suivre

 

Retour à l'accueil