Le journal intime dans le monde arabe. Épisode 3. Le journal contemporain
18 oct. 2026
Dans le monde arabe contemporain, le journal personnel tend à être moins une institution littéraire autonome qu’une forme mobile, à la frontière de plusieurs pratiques :
- Carnets d’écrivains et de poètes.
- Journaux de prison et récits de détention.
- Chroniques de guerre, de siège ou d’occupation.
- Blogs, publications Facebook, fils X/Twitter, messages WhatsApp, notes vocales et carnets numériques.
- Textes de diaspora, où le journal accompagne une existence multilingue et fragmentée.
- Autobiographies différées : les notes prises sur le moment deviennent ensuite un livre, souvent réorganisé et édité.
Cette porosité est essentielle. Le diariste contemporain écrit fréquemment avec un lecteur futur à l’esprit : proches, communauté militante, lecteurs étrangers, éditeurs, journalistes, traducteurs. Ce n’est pas nécessairement une trahison de l’intime ; c’est une autre condition de l’intime, vécue sous surveillance, en exil, sous censure ou au sein de conflits où l’existence même doit être documentée.
Le cas de la Palestine est exemplaire. Les journaux d’écrivains palestiniens ne séparent pas facilement le quotidien domestique de l’histoire collective : chercher de l’eau, nourrir un enfant, recevoir une information, trouver un abri ou constater la disparition d’une maison sont simultanément des faits intimes, sociaux et politiques. C’est précisément cette interpénétration qui donne à ces textes leur valeur littéraire et documentaire..
Le champ du journal personnel arabe est à la fois ancien, divers et en pleine reconfiguration. Il faut toutefois éviter de lui appliquer trop vite le modèle européen du « journal intime » : dans les traditions arabes, le récit de soi a longtemps emprunté des formes génériques mixtes — notice biographique, chronique, mémoires, voyage, examen spirituel, témoignage politique — avant de prendre, aux XIXe et XXe siècles, des formes plus nettement diaristiques. Aujourd’hui, la guerre, l’exil, les réseaux sociaux et la traduction internationale ont fait du journal une pratique de témoignage public autant qu’un espace privé.
Une tradition plus ancienne qu’on ne le dit
L’idée selon laquelle le monde arabe ou islamique ignorerait l’autobiographie est largement démentie par les recherches consacrées à plus d’un millénaire d’écrits de soi. Le problème vient plutôt des catégories : on cherchait le modèle occidental moderne, confessionnel et centré sur une individualité privée, alors que la tradition arabe a privilégié d’autres manières de dire « je ».
Les formes historiques les plus importantes sont :
- La sīra, récit de vie exemplaire ou biographie, parfois rédigé à la première personne.
- Les ṭabaqāt, dictionnaires de savants, lettrés, juristes ou mystiques, où l’auteur peut inclure sa propre notice.
- La tarjama, notice biographique souvent insérée dans un recueil, un dictionnaire ou une chronique.
- Les récits de voyages (riḥla), qui associent itinéraire, apprentissage, observation sociale et autoportrait.
- Les écrits soufis, dans lesquels le retour sur soi relève moins de la confidence que de l’itinéraire spirituel et de l’exemple transmis à une communauté.
Dès les IXe-XIIe siècles, des mystiques tels qu’al-Muḥāsibī, al-Tirmidhī et al-Ghazālī mettent en récit leur transformation intérieure. La grande enquête collective dirigée par Dwight F. Reynolds, Interpreting the Self: Autobiography in the Arabic Literary Tradition, a précisément montré la profondeur de ces pratiques, de la période préislamique aux formes modernes : l’autobiographie arabe ne commence donc pas avec l’importation d’un modèle européen, même si la modernité coloniale et éditoriale en a déplacé les codes.
Ce qui est souvent moins développé, en revanche, c’est la tenue quotidienne d’un cahier strictement privé, daté, sans visée de transmission — autrement dit le journal intime au sens étroit. Les cultures de l’écrit ont favorisé des textes où le sujet se justifie, s’instruit, se situe dans une lignée, rend compte de son parcours intellectuel ou religieux. Le « moi » y est relationnel : familial, savant, spirituel, national ou politique.
À suivre