Cette série de quatre articles propose moins une galerie de « confidences » qu’une enquête sur les usages de l’écrit chez les responsables nazis : écrire pendant l’action, écrire après la défaite, dissimuler, se justifier, léguer une version de soi. Le journal de Goebbels et les livres de Speer sont deux machines textuelles opposées : l’une accompagne le crime au présent ; l’autre le recompose depuis la prison et l’après-guerre.

Goebbels, ou l’écriture au présent du pouvoir. Il y a dans le journal de Joseph Goebbels quelque chose de plus inquiétant qu’une confession. Une confession suppose, sinon le repentir, du moins la reconnaissance d’une faute. Or Goebbels ne se confesse pas : il se contemple. Chaque jour, il prend sa température morale, ravive ses fidélités, polit ses rancunes, agence les événements de façon à rester lui-même le personnage principal de l’Histoire.

De 1923 à 1945, il écrit — puis dicte — presque sans interruption. L’ensemble approche les 80 000 pages. Cette abondance n’est pas seulement celle d’un diariste compulsif ; elle procède d’une volonté de dépôt. Goebbels se sait acteur du régime, et il entend être l’archiviste de sa propre grandeur. Il note les événements, les bruits de couloir, les conversations avec Hitler, les guerres de préséance, les revers militaires, les violences antisémites. Il ne livre donc jamais un réel « dedans » pur : il fabrique continûment le dedans dont il voudrait laisser trace.C’est précisément ce qui lui donne son prix historique. Un ministre de la Propagande ne regarde pas le monde comme un chroniqueur ; il le regarde comme une matière à modeler. Ses pages montrent non seulement les décisions et les rapports de force, mais la façon dont un pouvoir totalitaire se raconte à lui-même son droit à la violence. Le journal fait voir la propagande avant qu’elle ne devienne affiches, discours ou actualités filmées : à l’état de réflexe, de ressentiment, de calcul et de langage.

L’intime, ici, n’adoucit rien. Il éclaire, au contraire, l’unité profonde entre l’homme privé et le responsable politique. La jalousie, la frustration, l’adoration de Hitler, l’antisémitisme, le goût de la mise en scène : chez Goebbels, ces éléments ne se séparent pas nettement. L’homme se construit dans la soumission exaltée au Führer ; il s’y dissout aussi. Son « moi » n’est pas un refuge contre le régime, mais l’un de ses laboratoires.

Le document doit pourtant être lu contre sa propre pente. Goebbels arrange les faits, s’attribue des intuitions, minore ses échecs et compose sa statue. L’historien Peter Longerich, qui a travaillé sur l’ensemble du corpus, croise le journal avec les documents administratifs, les archives et les productions de propagande : les récits d’événements y sont souvent exploitables, mais ils ne valent jamais sans examen de leurs biais.

Le journal de Goebbels n’est donc pas la vérité nue du nazisme. Il est plus utile et plus dangereux : la vérité d’un dirigeant qui travaille chaque soir à rendre son engagement criminel pensable, nécessaire, presque glorieux.

À suivre

 

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