Cette étude sur le journal intime et la notion de personne est née d'une double observation sur le mouvement de la littérature contemporaine. Jamais aucune époque n'a été aussi riche en témoignages personnels donnés par les écrivains et les artistes sur eux-mêmes. A côté d'une immense floraison de romans, où chacun apporte sa propre expérience, sous le masque transparent d'un récit à peine transposé, la forme du journal a pris une singulière expansion. Non seulement paraissent les journaux des auteurs du siècle passé, ou de nouvelles éditions plus complètes, mais encore de nombreux écrivains publient leur propre journal ou des fragments de leur journal. A peine d'autres sont-ils morts qu'est annoncée la publication de leurs carnets ou de leurs notes quotidiennes. Il semble que tous, s'ils ne les ont pas euxmêmes divulgués, tiennent en réserve, pour le présent ou pour l'avenir, des cartons entiers où leur cœur est mis à nu. Les artistes et les penseurs sont-ils à ce point mécontents de leur travail qu'ils ont le sentiment de n'avoir pas réussi à s'exprimer pleinement ou à faire connaître leur message? Tout se passe comme si leur œuvre n'avait pas été leur but unique. Elle n'épuise pas à leurs yeux leur secret, qu'ils brûlent de découvrir enfin et de livrer au dehors, comme si leurs autres écrits ne portaient pas un témoignage suffisant d'eux-mêmes. Aussi ont-ils sur leur table, ou dans leur poche, et toujours à portée de la main, un papier où transcrire à l'état naissant le sentiment ou l'idée qui traversent leur conscience : non pas matériaux pour un travail futur, mais éclairs qui passent, susceptibles d'apporter la révélation attendue. Ces éphémérides sont peut-être ce à quoi ils tiennent le plus. Si elles n'absorbent pas toute l'activité, elles offrent toujours la matière possible d'un livre. Il suffit de faire un choix.

 

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