Le rapport entre journal intime et public se pose avec une acuité particulière dans les mondes arabes, non parce que l’intime y serait absent, mais parce que ses conditions de dicibilité sont historiquement variables : poids de la famille, pluralité des langues, censure, autoritarisme, guerre, déplacement, hiérarchies de genre et inégal accès à l’édition.

Il faut distinguer quatre destinées possibles du journal :

  • Le secret. Le cahier est tenu pour soi, parfois caché dans un environnement familial ou politique contraignant. Il peut être détruit, perdu ou n’être jamais publié.
  • Le legs. L’auteur écrit pour sa mémoire propre, mais envisage une découverte posthume par les enfants, les proches ou les chercheurs.
  • La publication différée. Le journal devient livre après révision, coupures, changements de noms, traduction, préface et contextualisation éditoriale.
  • La publication immédiate. Blog, Facebook, Instagram, Telegram, messages vocaux ou presse : le texte est écrit dans l’urgence pour être lu, partagé, archivé et parfois secouru.

Le passage du privé au public ne signifie donc pas que le texte cesse d’être intime. Il transforme sa fonction. Une confidence peut devenir preuve ; une preuve, un acte de résistance ; un détail domestique, une mémoire collective. Dans une zone de guerre, écrire « aujourd’hui nous n’avons pas trouvé d’eau » n’est pas seulement une notation personnelle : c’est une information, une accusation implicite, une tentative de maintenir les morts et les survivants dans l’espace de la parole.

La réception internationale soulève néanmoins plusieurs problèmes :

  • La traduction favorise les textes répondant aux attentes occidentales de confession, d’authenticité immédiate et de souffrance lisible.
  • Les diaristes de guerre risquent d’être enfermés dans le rôle de témoins, alors qu’ils sont aussi romanciers, poètes, journalistes, intellectuels ou simples particuliers.
  • Les plateformes valorisent l’urgence et l’émotion, parfois au détriment de la lenteur, de la complexité et du droit à l’opacité.
  • L’édition peut protéger la mémoire, mais aussi remodeler la voix initiale par le montage, les titres et les cadres géopolitiques.

Quelques repères majeurs

  • Aḥmad Fāris al-Shidyāq (1804-1887, Liban / Égypte / Europe)
    Dans Al-Sāq ‘alā al-sāq — souvent traduit en anglais sous le titre Leg over Leg — il mêle récit de voyage, autobiographie, satire sociale, polémique religieuse et virtuosité linguistique. Le livre n’est pas un journal, mais une œuvre capitale de l’émergence moderne du sujet dans la prose arabe.
  • Ṭāhā Ḥusayn (1889-1973, Égypte)
    Al-Ayyām (Le Livre des jours, 1926-1927) est l’une des grandes autobiographies arabes modernes. L’écrivain y raconte son enfance dans un village égyptien, sa cécité, son parcours d’étudiant à al-Azhar et son accès à la culture moderne. Le « je » y est cependant souvent remplacé par la troisième personne : l’autobiographie demeure une construction littéraire, distante et maîtrisée.
  • Hudā Shaʿrāwī (1879-1947, Égypte)
    Dans ses mémoires, traduites en anglais sous le titre Harem Years, elle décrit la formation d’une femme de la haute bourgeoisie égyptienne et son passage de l’univers domestique à l’engagement féministe et nationaliste. Son texte est essentiel pour comprendre comment l’écriture de soi peut faire entrer dans l’histoire des expériences longtemps confinées à l’espace familial.
  • Fadwā Ṭūqān (1917-2003, Palestine)
    La poète palestinienne a raconté sa vie dans deux volumes autobiographiques, A Difficult Journey puis A Mountainous Journey. L’écriture y relie l’éducation entravée d’une jeune fille, l’affirmation progressive d’une vocation poétique, les contraintes familiales et l’histoire de la Palestine. Son œuvre se situe à la frontière de l’autobiographie, du témoignage national et de la mémoire littéraire.
  • Laṭīfa al-Zayyāt (1923-1996, Égypte)
    Dans The Search: Personal Papers, elle revient sur sa formation intellectuelle, son militantisme de gauche, la prison et les désillusions politiques. Le livre illustre une veine majeure de la littérature autobiographique arabe contemporaine : le récit d’une vie individuelle devient aussi examen critique de l’histoire nationale et des engagements collectifs.
  • Assia Djebar (1936-2015, Algérie)
    Ses livres autobiographiques ou semi-autobiographiques, notamment L’Amour, la fantasia, Vaste est la prison et Nulle part dans la maison de mon père, sont écrits en français. Ils font entendre une voix de femme prise entre langues, mémoire familiale, colonisation, guerre d’indépendance et silence imposé aux femmes. Chez elle, le « je » est toujours traversé par d’autres voix, souvent féminines, recueillies ou imaginées.
  • Maḥmūd Darwīsh (1941-2008, Palestine)
    Sa prose — par exemple Une mémoire pour l’oubli, consacrée au siège de Beyrouth en 1982 — relève moins du journal intime que d’une autobiographie poétique de l’événement. Le récit d’une journée sous les bombardements associe sensations, réflexion politique, mémoire culturelle et méditation sur la langue. C’est une référence majeure pour penser l’écriture arabe « sous les bombes ».
  • Edward Said (1935-2003, Palestine / États-Unis)
    Out of Place (À contre-voie) raconte une enfance et une jeunesse partagées entre Jérusalem, Le Caire, le Liban et les États-Unis. Écrit en anglais, le livre explore le déplacement, l’incertitude identitaire, la pluralité linguistique et l’expérience palestinienne de l’exil. C’est un texte important pour comprendre la dimension diasporique des écritures de soi arabes.
  • Atef Abu Saif (né en 1973, Palestine)
    Dans The Drone Eats with Me: Diaries from a City Under Fire, il tient le journal des cinquante et un jours de l’offensive contre Gaza, durant l’été 2014. Don’t Look Left: A Diary of Genocide reprend ce geste durant les premiers mois de la guerre commencée en octobre 2023. Il y note les déplacements, les bombardements, la recherche d’eau et de nourriture, la séparation des familles et la destruction progressive de la vie ordinaire.
  • Plestia Alaqad (Palestine)
    Journaliste et créatrice de contenus, elle a d’abord documenté la guerre à Gaza par des vidéos et des publications diffusées au jour le jour. Son livre The Eyes of Gaza: A Diary of Resilience transforme ces notes et cette expérience immédiate en récit suivi. Son cas illustre la forme la plus contemporaine du diarisme de guerre : un journal à la fois personnel, journalistique, visuel et immédiatement destiné à un public mondial.

Le champ du journal personnel arabe est à la fois ancien, divers et en pleine reconfiguration. Il faut toutefois éviter de lui appliquer trop vite le modèle européen du « journal intime » : dans les traditions arabes, le récit de soi a longtemps emprunté des formes génériques mixtes — notice biographique, chronique, mémoires, voyage, examen spirituel, témoignage politique — avant de prendre, aux XIXe et XXe siècles, des formes plus nettement diaristiques. Aujourd’hui, la guerre, l’exil, les réseaux sociaux et la traduction internationale ont fait du journal une pratique de témoignage public autant qu’un espace privé.

 

Retour à l'accueil