Écrire la déchirure

Pinar Selek

 

Dans un article écrit en 19491, Adorno aborde la question de la poésie après Auschwitz. Neutralisée et refaçonnée, donc dépouillée du sel de la vérité, la culture est devenue, dit-il, une camelote inutile, superflue. Pire, selon lui, écrire un poème après Auschwitz est barbare : il explique ainsi pour quelles raisons il est devenu impossible d’écrire des poèmes.

Et aujourd’hui ? À quoi sert d’écrire dans ce monde qui brûle par suite du réchauffement climatique, du déchaînement de l’exploitation, de la marchandisation de tout ce qui est vivant, par la généralisation du militarisme, par la capacité de destruction et de contrôle des nouvelles technologies, utilisées sans pitié, tous les jours, toutes les minutes ? Parler de quoi ? De la mobilité constante, qui est devenue le seul moyen de survie pour la moitié de la planète ? Parler à qui ? À des populations qui se déplacent ? Qui fuient ? Qui se déchirent ? Et pourquoi la sociologie des mobilités ? Si l’esprit critique n’est pas en mesure de tenir tête à la réification absolue, tant qu’il s’enferme dans une contemplation qui se suffit à elle-même, pourquoi expliquer ou écrire la déchirure ? Maintenant, y a-t-il un sens à réfléchir à la façon dont on décrit l’horreur ?

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