Si le peuple de Paris lit massivement, le monde des lettres est presque unanimement hostile. Paul Lidsky l'a montré dans Les Écrivains contre la Commune. Seuls Vallès, Rimbaud, Verlaine et Villiers de l'Isle-Adam sympathisent avec l'insurrection. Hugo reste neutre pendant l'événement, puis condamne sévèrement les Versaillais lors de la répression. Tous les autres écrivains notables prennent position contre la Commune, la plupart avec une virulence qui surprend aujourd'hui[^21].

Gautier, Maxime Du Camp, Edmond de Goncourt, Leconte de Lisle et Ernest Feydeau rejoignent Flaubert, George Sand et Zola. Tous dénoncent un « gouvernement du crime et de la démence », selon le mot d'Anatole France[^22]. Les correspondances sont accablantes. Sand écrit à Flaubert : « Cette Commune est une crise de vomissements, les saturnales de la folie »[^22]. Le cas des républicains comme Sand et Zola est le plus intéressant, parce que leur hostilité est la moins attendue[^23]. Zola, chroniqueur parlementaire en 1871, distingue parmi les communards des « intrigants éhontés », des « rêveurs inoffensifs » et des « brutes »[^24]. Vingt ans plus tard, La Débâcle (1892) condamne encore la Commune et justifie la répression. Zola militera pourtant pour l'amnistie[^23].

Ce divorce pèse sur la postérité. Ceux qui ont écrit sur la Commune ont surtout écrit contre elle : Zola avec La Débâcle et Jacques Damour, France avec Les Désirs de Jean Servien, Daudet avec les Contes du lundi[^21].

Pendant ce temps, la défense de la Commune s'écrit hors de France. Marx écrit La Guerre civile en France au nom de l'Internationale, entre le 6 et le 30 mai 1871. La brochure de 35 pages paraît à Londres vers le 13 juin[^25]. La première édition française en brochure ne paraît qu'à Bruxelles en juin 1872, après deux traductions abrégées publiées en 1871 dans la presse belge et suisse[^26].

Écrire dans la défaite : le temps des proscrits

L'écrasement change le statut de l'écrit communard. De 1871 à 1876, les tribunaux militaires prononcent 13 450 condamnations, dont 7 900 aux travaux forcés ou à la déportation[^27]. La plupart des journaux disparaissent dans la Semaine sanglante[^5]. Les survivants écrivent alors pour témoigner, se justifier et contester la version des vainqueurs.

Lissagaray publie dès 1871 à Bruxelles Les Huit Journées de mai derrière les barricades[^28]. Son Histoire de la Commune de 1871 paraît en Belgique en 1876, puis en France en 1896. Il y établit notamment que le massacre des otages n'est pas imputable au Conseil de la Commune[^29]. Les proscrits publient en Belgique, en Suisse, puis en France chez des éditeurs proches de leur cause. Leurs livres mêlent deux matériaux : le geste militant et le récit de soi[^30]. Cette écriture de mémorialistes rejoint la tradition française des écrits personnels. L'épigraphe de Vallès à L'Insurgé (1886) la résume : « la grande fédération des douleurs »[^30].

L'Insurgé clôt la trilogie de Jacques Vingtras et reste le grand roman communard. Louise Michel, revenue du bagne de Nouvelle-Calédonie, publie ses Mémoires en 1886[^16], puis La Commune en 1898. Elle avait d'abord intitulé ce livre Histoire de la Commune. Elle y fait une large place aux documents officiels, aux articles de presse, aux textes d'autres communards et à ses propres poèmes[^31]. Claude Rétat a montré combien elle a dû lutter contre ses éditeurs pour imposer un style direct, plein de ruptures, loin du romanesque qu'on voulait lui imposer[^20].

L'édition joue dès le départ un rôle de conservation. Dès 1872, Garnier publie le Journal des journaux de la Commune, qui résume la presse quotidienne du 19 mars au 24 mai. La même année paraît une réimpression du Journal officiel de la Commune[^32]. Le Chevalier réunit en 1874 Les Murailles politiques, deux volumes de fac-similés d'affiches classés jour par jour[^9]. Ces volumes conservent l'éphémère, au moment même où le pouvoir voudrait l'effacer.

De l'oubli prescrit à la mémoire reconquise

L'amnistie partielle du 3 mars 1879 précède l'amnistie générale du 11 juillet 1880[^33]. Dans l'esprit de Gambetta et des républicains, cette amnistie doit valoir oubli. Les communards de retour et les socialistes refusent cette amnésie. Ils prennent la parole et écrivent pour dire l'insurrection et la répression[^29]. Le geste est paradoxal, puisque l'amnistie suppose tacitement qu'on renonce à représenter ces événements[^30].

La mémoire prend corps autour d'un lieu. Jusqu'en 1879, tout pèlerinage au mur des Fédérés, au Père-Lachaise, est interdit. La première montée au Mur a lieu en mai 1880, à l'appel de Jules Guesde[^34]. Chaque printemps, socialistes, anarchistes et syndicalistes y viennent ensuite, Louise Michel en tête[^35]. Le mur est classé monument historique en 1983[^34]. Le 29 novembre 2016, l'Assemblée nationale proclame la réhabilitation des victimes de la répression. Elle souhaite que soient « mieux connues et diffusées les valeurs républicaines portées par les acteurs de la Commune »[^36].

La transmission passe aussi par la culture. L'Internationale et Le Temps des cerises sont toujours chantés. Le Cri du peuple a donné son titre au roman de Jean Vautrin, adapté en bande dessinée par Tardi[^13]. La bibliographie réunie en 2006 par Robert Le Quillec compte près de 5 000 entrées[^34].

Ce qui reste à lire

Les archives sont aujourd'hui facilement accessibles. La BnF conserve le fonds Vallès, acquis en 1981, avec le manuscrit partiel de L'Insurgé. Elle conserve aussi une copie manuscrite de plusieurs pages de La Commune de Louise Michel. Depuis juillet 2026, Gallica propose une collection complète « Presse sous la Commune de Paris », numérisée en mode texte pour la recherche par nom, lieu ou mot-clé[^13]. Elle compte près de 150 titres[^37].

Des textes restent à redécouvrir. Les chercheurs citent en premier Le Père Duchêne de Vermersch, qui « mériterait d'être redécouvert d'un point de vue littéraire »[^20]. Ils y voient la preuve d'un enjeu plus large. Écrire, pour les communards, c'était montrer qu'ils n'étaient pas les « sauvages incultes » de la propagande versaillaise[^20]. Ces écrits ont été dispersés, publiés en exil, puis longtemps tenus à l'écart du canon. Ils montrent pourtant ce que la littérature de 1871 a refusé de voir : un peuple qui lisait et écrivait sa propre histoire.

 


Notes


[^21]: Fabula, « "Pas une ligne pour l'empêcher". La Commune et l'impossible communauté des écrivains » — https://www.fabula.org/colloques/document2440.php
[^22]: Les Amies et Amis de la Commune, « Les écrivains et la Commune » — https://parcours.commune1871.org/histoire-de-la-commune/les-ecrivains-et-la-commune/
[^23]: Marianne, « Flaubert, Zola, Sand... Quand les écrivains firent bloc contre la Commune de Paris » — https://www.marianne.net/agora/entretiens-et-debats/flaubert-zola-sand-quand-les-ecrivains-firent-bloc-contre-la-commune-de-paris
[^24]: Wikipédia, « Émile Zola et la Commune de Paris » — https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Zola_et_la_Commune_de_Paris
[^25]: Wikipédia, « La Guerre civile en France » — https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Guerre_civile_en_France
[^26]: Les Amies et Amis de la Commune, « Éditer La Guerre civile en France (1871-1953) » — https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/a-l-heure-du-bilan/1366-editer-la-guerre-civile-en-france-un-parcours-laborieux-1871-1953
[^27]: Les Amies et Amis de la Commune, « Contributions à l'histoire de la Commune » (amnistie et répression) — https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour
[^28]: Wikipédia, « Semaine sanglante » (sources primaires) — https://fr.wikipedia.org/wiki/Semaine_sanglante
[^29]: Éditions de la Sorbonne, « Rue Haxo, quelle construction mémorielle après la Commune ? » — https://books.openedition.org/psorbonne/130342
[^30]: Épistémè, « La Commune de Paris, Saint-Barthélemy du XIXe siècle dans les mémoires communards » — https://journals.openedition.org/episteme/19844
[^31]: Université de Lausanne, « "Il est vrai que les femmes aiment les révoltes" (Louise Michel) » — https://wp.unil.ch/cwp-blog/2021/06/il-est-vrai-que-les-femmes-aiment-les-revoltes/
[^32]: Bibliothèque des Amis de la Commune, inventaire bibliographique (PDF) — https://macommunedeparis.com/wp-content/uploads/2019/04/bibliothequedesamis.pdf
[^33]: L'Histoire, « La Commune n'a pas été amnistiée ! » — https://www.lhistoire.fr/la-commune-na-pas-%C3%A9t%C3%A9-amnisti%C3%A9e%C2%A0
[^34]: Wikipédia, « Semaine sanglante » — https://fr.wikipedia.org/wiki/Semaine_sanglante
[^35]: Paris révolutionnaire, « Le mur des Fédérés, dernier acte de la Commune » — https://parisrevolutionnaire.org/actualites/mur-des-federes-dernier-acte-commune/
[^36]: Assemblée nationale, Texte adopté n° 844, 29 novembre 2016 — https://www.assemblee-nationale.fr/14/ta/ta0844.asp
[^37]: BnF, « Journaux et

 

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