Soixante-douze jours, une centaine de journaux, des centaines d'affiches, des chansons devenues hymnes et des mémoires écrits en exil. La Commune de Paris a été aussi une révolution de l'écrit. Retour sur une parole insurgée, sur l'hostilité presque unanime des gens de lettres et sur la longue reconquête de sa mémoire.

 


Au printemps 1871, Paris lit. On lit dans la rue, sur les murs, au comptoir, dans les clubs installés dans les églises. Entre le 18 mars et le 28 mai, la ville insurgée invente moins une littérature qu'un rapport neuf à l'écrit. L'imprimé devient un acte politique et la feuille du jour un outil de gouvernement autant qu'une arme. On a beaucoup commenté les canons de Montmartre et les barricades de la Semaine sanglante. On a moins regardé les presses qui tournaient pendant ce temps, rue d'Aboukir ou à l'Imprimerie nationale. C'est pourtant là, dans l'encre fraîche, que la Commune a pris la parole. C'est aussi par l'écrit qu'elle a survécu à son écrasement.

Tout commence par un geste contre la presse. Le 11 mars 1871, le pouvoir interdit six journaux d'extrême gauche : Le Vengeur, Le Cri du peuple, Le Mot d'ordre, Le Père Duchêne, La Caricature et La Bouche de fer. Cette mesure compte parmi les causes du soulèvement du 18 mars[^1]. Le détail a valeur de symbole. L'insurrection parisienne naît d'abord d'un refus de se taire.

Le terrain était préparé. À la fin du Second Empire, la presse s'était déjà radicalisée : 144 titres nouveaux paraissent entre 1868 et 1869. Parmi eux, La Lanterne et La Marseillaise de Rochefort, puis Le Combat de Félix Pyat, qui veulent faire des indécis des « socialistes malgré eux »[^2]. Le siège de l'hiver 1870-1871 isole ensuite la capitale et y fait naître de nouveaux titres. Quand la Commune est proclamée, une génération de journalistes, de polémistes et de typographes est prête.

Le grand foisonnement

Ce qui suit n'a pas d'équivalent dans l'histoire de la presse française. Pendant la Commune, 71 titres apparaissent, soit un par jour en moyenne. Une centaine de journaux circulent au total, pour près de 1 500 numéros[^1]. Jules Lemonnyer, libraire et éditeur, en dénombre soixante-dix dès 1871. Beaucoup ne dépassent pas quatre ou cinq numéros, et certains n'en connaissent qu'un seul[^3]. Un journal supprimé peut reparaître le lendemain sous un autre titre[^4]. Les noms disent l'époque : L'Affranchi, journal des hommes libres, Le Bonnet rouge, La Bouche de fer, Le Réveil du peuple, La Sociale[^5].

Trois titres dominent. Le Cri du peuple de Vallès, Le Mot d'ordre de Rochefort et Le Père Duchêne de Vermersch, Vuillaume et Humbert auraient tiré ensemble à plus de 150 000 exemplaires[^1]. Le Cri du peuple paraît d'abord du 22 février au 12 mars, avant son interdiction, puis du 21 mars au 23 mai. Il passe de 50 000 à 100 000 exemplaires et devient le quotidien le plus lu de la capitale insurgée. Il est vendu un sou, comme les petits journaux populaires, mais imprimé en grand format sur cinq colonnes[^6]. Le Père Duchêne reprend le nom et la gouaille de la feuille d'Hébert sous la Révolution. Son premier numéro s'écoule à 30 000 exemplaires, puis 25000 réimprimés partent aussitôt[^4].

Une chronique du temps restitue le vacarme de cette presse vendue à la criée. Les camelots « assourdissants » annoncent Le Mot d'ordre, Le Père Duchesne, Le Cri du peuple. On y lit que Le Cri du peuple « est le premier levé ; il chante avec le coq ». Elle note aussi qu'une trentaine de journaux versaillais, pourtant supprimés, continuent d'être proposés par un camelot « très peu mystérieux »[^7]. La liberté de la presse est donc restreinte, mais la Commune n'empêche jamais la naissance de nouveaux titres[^4].

La muraille, page publique

L'autre support de cette parole, c'est le mur. Dès le 19 mars, les affiches du Comité central de la Garde nationale couvrent Paris. Elles sortent chaque jour de l'Imprimerie nationale, relaient les décisions des communards et servent d'outil de gouvernement[^8]. Le corpus conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris compte environ 800 affiches différentes. On y trouve la quasi-totalité des quelque 400 affiches « officielles », numérotées et imprimées sur fond blanc[^9].

Ces placards ont parfois la force d'un texte littéraire. Le 25 mars, à la veille des élections, le Comité central rend son mandat par un texte qui a valeur de profession de foi démocratique :

« Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus [...]. Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l'action ; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel. »[^10]

Le programme du 19 mars a un souffle de manifeste. Il annonce « la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges »[^11]. Versaillais et communards s'affrontent jusqu'au bout par affiches interposées[^8]. Le mur de Paris devient la page la plus lue de la ville.

Écrire au ras des jours

Ces écrits collent au quotidien. Les affiches suivent le fil des jours : d'abord les élections et les nouvelles institutions, puis la réorganisation des administrations et les premières mesures[^9]. Abolition de la conscription, suspension des ventes au Mont-de-Piété, circulation des voitures autour des barricades : la feuille imprimée accompagne le Parisien dans sa vie concrète[^12]. Les journaux rendent compte des réformes sociales et de la vie du peuple dans la ville encerclée[^13]. Le Cri du peuple rapporte au jour le jour ce qui se passe[^14].

La satire tient aussi sa place. Le 3 mai, Le Fils du Père Duchêne illustré montre en une le « dictateur » Thiers juché sur un escargot[^3]. Le trait moque ici la lenteur d'un adversaire qui assiège pourtant Paris.

Qui écrit ?

La Commune n'a pas d'écrivains officiels, mais elle a des voix. Le journalisme de combat domine, avec Vallès, Rochefort, Pyat, Paschal Grousset ou Auguste Vermorel. Le Journal officiel de la Commune est un temps confié à Arthur Arnould[^13]. Des femmes prennent aussi la plume. André Léo, pseudonyme de Léodile Béra, signe les éditoriaux de La Sociale[^14] et l'appel « Toutes avec tous »[^15]. Louise Michel, institutrice venue de Haute-Marne, écrit des articles, compose des poèmes et correspond avec Victor Hugo[^16].

La chanson tient une place décisive. Eugène Pottier est élu du 2e arrondissement. Recherché après le massacre, il écrit dans une mansarde L'Internationale. Ce n'est encore qu'un poème : il deviendra un chant de lutte grâce à la musique de l'ouvrier Pierre Degeyter[^17]. Jean-Baptiste Clément avait écrit Le Temps des cerises en 1866. Il le dédie plus tard à une jeune communarde rencontrée sur les barricades, et la chanson devient l'hymne presque officiel de la Commune[^18].

La poésie savante, enfin, tient à la Commune par Rimbaud. On mesure de mieux en mieux l'importance de l'insurrection dans son parcours, et la BnF expose son « Chant de guerre parisien »[^13]. Les chercheurs relèvent un paradoxe. Les écrivains pro-communards, si révolutionnaires en politique, suivent souvent leurs prédécesseurs : la chanson militante se réclame de Pierre Dupont, et des poètes comme Vermersch restent fidèles aux formes classiques[^19]. Vallès fait exception, avec un art romanesque polyphonique et fragmentaire[^20].

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[^1]: Les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, « La presse sous la Commune » — https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/1663-la-presse-sous-la-commune

[^2]: Les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, « Contributions à l'histoire de la Commune » — https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour

[^3]: 20 Minutes, « Quand la presse montait sur les barricades pendant la Commune de Paris » — https://www.20minutes.fr/paris/2979759-20210318-150-ans-commune-paris-quand-journaux-montaient-barricades

[^4]: Wikipédia, « Journaux de la Commune de Paris » — https://fr.wikipedia.org/wiki/Journaux_de_la_Commune_de_Paris

[^5]: SNJ-CGT, « Journée mondiale de la liberté de la presse avec les Amies et Amis de la Commune » — https://www.snjcgt.fr/2024/05/02/journee-mondiale-de-la-liberte-de-la-presse-avec-les-amies-et-amis-de-la-commune-de-paris-1871/

[^6]: Revue d'histoire du XIXe siècle, compte rendu de Maxime Jourdan, Le Cri du Peuple, L'Harmattan, 2005 — https://journals.openedition.org/rh19/1502

[^7]: Chronique d'époque reproduite par le Smith College, « La Commune de Paris » — https://sites.smith.edu/frn372-fa24/la-commune-de-paris/

[^8]: La contemporaine, livret pédagogique sur les affiches — https://www.lacontemporaine.fr/wp-content/uploads/2025/10/Livret-affiches.pdf

[^9]: Bibliothèque historique de la Ville de Paris, « Les affiches de la Commune de Paris » — https://bhvp.hypotheses.org/3260

[^10]: Placard, affiche du Comité central, « Élections à la Commune », 25 mars 1871 — https://placard.ficedl.info/article8705.html

[^11]: BnF, « Affiche de la Commune de Paris » — https://www.bnf.fr/fr/mediatheque/affiche-de-la-commune-de-paris

[^12]: Catalogue général de la BnF, « Affiches du comité central de la garde nationale et de la Commune de Paris » — https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb36458057t

[^13]: BnF, « Commémorer la Commune de Paris » — https://www.bnf.fr/fr/commemorer-la-commune-de-paris

[^14]: France Inter, « 150 ans de la Commune de Paris » — https://www.radiofrance.fr/franceinter/histoire-150-ans-de-la-commune-de-paris-la-quete-d-une-republique-democratique-et-sociale-7736927

[^15]: Gallica, « La Commune de Paris (1871) » — https://gallica.bnf.fr/conseils/content/la-commune-de-paris-1871

[^16]: Librairie Mollat, « Sélection de livres sur la Commune de Paris » — https://www.mollat.com/dossiers/la-commune-de-paris

[^17]: Les Amies et Amis de la Commune, « Les artistes et la Commune » — https://www.commune1871.org/index.php/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-artistes-et-la-commune

[^18]: FAL 63, « Échos de la Commune : poèmes et chansons » — https://fal63.org/echos-de-la-commune-poemes-et-chansons/

[^19]: Le Grand Continent, « La Commune des écrivains. Paris, 1871 : vivre et écrire l'insurrection » — https://legrandcontinent.eu/fr/2021/03/14/la-commune-des-ecrivains-paris-1871-vivre-et-ecrire-linsurrection/

[^20]: Diacritik, entretien avec Alice de Charentenay et Jordi Brahamcha-Marin, 18 mars 2021 — https://diacritik.com/2021/03/18/alice-de-charentenay-et-jordi-brahamcha-marin-ecrire-cest-montrer-quon-nest-pas-ces-sauvages-incultes-auxquels-la-propagande-versaillaise-a-essaye-de-reduire-les-communards-la-com/

 

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