Les béguinages apparaissent à la fin du XIIe siècle dans la vallée de la Meuse et du Rhin (attestés à Liège dès le XIIe siècle), surtout en Flandre et aux Pays-Bas : des communautés de femmes pieuses, « à la fois religieuses et laïques », vivant sans vœux monastiques ni règle approuvée, sans former un ordre centralisé. Cette liberté même les rend suspectes aux autorités. Or c'est précisément dans ces cercles que naît, au XIIIe siècle, la première grande littérature mystique en langues vernaculaires — moyen néerlandais, allemand, français — avec les chansons courtoises et la fin'amor comme matrice littéraire.j

Qui écrit quoi

Autrice

Repères

Œuvre

Hadewijch d'Anvers (première moitié du XIIIe s.)

On ne sait « à peu près rien » de sa vie ; éducation aristocratique, connaissance du néerlandais, du français et du latin

En moyen néerlandais (brabançon) : une trentaine de lettres en prose, 14 visions, 45 poèmes strophiques (chansons courtoises transposées, pour beaucoup des contrafacta), 16 poèmes didactiques, la Liste des Parfaits (1238-1244). Le tout porte sur l'amour divin et la direction des âmes

Mechthild de Magdebourg (v. 1207 – morte à Helfta fin XIIIe s.)

Béguine à Magdebourg vers 1230, moniale cistercienne à Helfta à la fin de sa vie

En allemand : Das fließende Licht der Gottheit (La Lumière fluente de la divinité), six livres de révélations et dialogues avec Dieu commencés vers 1250, un septième dicté à Helfta aux sœurswikipedia

Marguerite Porete (Hainaut ; † Paris, 1er juin 1310)

Béguine de Valenciennes, « clergeresse très savante »

En français : Le Miroir des âmes simples anéanties, dialogue allégorique entre l'Âme, l'Amour et la Raison sur l'anéantissement de la volonté propre (première version vers 1290)

Un cas liminaire : Béatrice de Nazareth (1200-1268), passée un an enfant dans une maison de béguines mais moniale cistercienne, a laissé en moyen néerlandais Les Sept manières d'aimer, destinées à des femmes sans latin ; ses notes, aujourd'hui perdues, ont été reprises et remaniées dans une Vita latine rédigée par son mentor spirituel. Elle éclaire le contraste : ce qui subsiste d'elle passe presque entièrement par la médiation d'un clerc.

Le contrôle des écrits

Encadrement d'abord. L'écriture mystique féminine naît sous le contrôle pastoral : Mechthild commence à écrire sur les conseils de son confesseur, le dominicain Henri de Halle, qui collecte ses cahiers, les fait circuler, puis les fait traduire en latin — une traduction qui réorganise les textes et atténue les métaphores jugées trop osées. Chez Béatrice, la version latine de sa Vie résume et refond ses écrits.

Approbations ensuite. Porete affirme avoir soumis son livre à trois autorités ecclésiales et en avoir obtenu l'approbation, dont le maître en théologie Godefroid de Fontaines.

Censure enfin. L'évêque de Cambrai, Guy de Collemedio, fait brûler le Miroir à Valenciennes (entre 1296 et 1306) ; Porete, refusant de cesser de le diffuser, est arrêtée vers 1308, remise à l'inquisiteur de France Guillaume de Paris, et une commission de vingt-et-un théologiens juge quinze propositions tirées du livre ; elle est brûlée vive place de Grève le 1er juin 1310. Au niveau général, le concile de Vienne (1311-1312) et les constitutions promulguées par Jean XXII en 1317 durcissent la suspicion : Cum de quibusdam mulieribus (décret disciplinaire : des femmes qui ne prononcent aucun vœu ne sont pas des religieuses, même avec l'habit) et Ad nostrum, qui condamne huit articles — antinomisme, autothéisme — que l'historiographie rapproche des thèses du Miroir. Mais la répression n'est pas uniforme : en 1318, la bulle Ratio recta donne une base juridique pour épargner les béguines orthodoxes, et des bulles de protection suivent à partir de 1319.

Les destinataires

Trois niveaux à distinguer :

  • L'adresse des textes : les lettres d'Hadewijch sont écrites pour d'autres béguines dont elle conduit la formation spirituelle — sa correspondance en fait le guide d'un groupe de femmes, « sans doute des béguines » ; Mechthild écrit sur l'incitation de son confesseur qui encourage la rédaction et la circulation ; Béatrice s'adresse à des femmes qui ne maîtrisent pas le latin ; le Miroir vise spirituellement les « âmes simples » avancées dans l'amour, sans que le public social réel soit attesté avec certitude.
  • Le lectorat effectif : les cercles de béguines et de religieuses, mais aussi, via les traductions latines, des clercs et des milieux monastiques — sans que ces traductions révèlent le public initial.
  • La transmission : aucun autographe d'Hadewijch ne subsiste ; son œuvre, la plus ancienne en langue néerlandaise, a nourri Ruysbroeck et les chanoines de Windesheim. Le Miroir de Porete survit anonymement, traduit en latin, en anglais et en italien, recopié et lu comme texte orthodoxe pendant six siècles, jusqu'à ce que Romana Guarnieri identifie l'auteure en 1946.

 

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